December 17, 2009 11:41

Aimer avec un pinceau, éduquer avec un regard

Par Tatyana Franck

Qu’ils soient sages ou pas, emmenez vos enfants ou vos filleuls voir l'exposition Les enfants modèles, de Claude Renoir à Pierre Arditi au Musée de l'Orangerie. Rafraichissante, cette exposition présente des portraits d’« enfants modèles », ou plutôt des enfants servant de modèles. Vous y verrez notamment les fils ou filles de Claude Monet, Maurice Denis, Pablo Picasso, Françoise Gilot, Georges Sabbagh, Chana Orloff, des nièces ou des neveux d’André Derain et de Pierre Bonnard, ou les « enfants par procuration » d’Édouard Vuillard, ceux de ses mécènes pour lesquels il eut une réelle affection.

Certains tableaux sont des chefs d’œuvres, d’autres de simples souvenirs de famille mais cet ensemble d’une centaine d’œuvres forme un panorama touchant de la grande famille de l’histoire de l’art moderne. Cette exposition, idéale pour une sortie en famille au moment des fêtes, propose de partager les séances de pose de ces jeunes modèles. Certains enfants ont posé de bon gré, d’autres dans l’indifférence, dans l’incompréhension ou bien à contrecœur… cela se voit parfois sur leurs visages même si le reflet est moins limpide qu’avec le médium photographique. Certains furent turbulents comme Jean-Paul Belmondo, d'autres «sages comme des images». Cela offre nombre de possibilités d’identification pour les jeunes visiteurs… Ce sont ces Enfants Modèles qui nous intéressent ici, leurs portraits et surtout ce qu’ils en disent. Plusieurs enfants modèles ont laissé des témoignages écrits, d’autres en ont parlé, certains en parlent encore. Aux plus jeunes, le catalogue et l’exposition donnent la parole. Ces « bons petits diables », avec leurs mots, nous révèlent que l’attrait pour le jeu, les copains de la rue, les rêveries solitaires dont on a si besoin à leur âge, l’emportaient le plus souvent sur cette marque de tendresse voulue par l’artiste. C’est ainsi que, « coincé » tout de même pour « faire plaisir », Jean-Marie Le Breton aurait préféré courrir les champs, Jean-Paul Belmondo remonter le couloir de l’appartement familial en patin à roulettes, et Pierre Arditi pouvoir enfin descendre de sa chaise rouge où son père l’avait vissé.

Avec le recul, les enfants d’artistes reconnaissent unanimement la chance qu’ils ont eue d’avoir vécue cette expérience de l’éducation du regard à domicile. Le spectateur se demandera – mais pas trop sérieusement ! - si le portrait de Claude Lévi-Strauss sur un cheval mécanique, œuvre de son père, le détermina à partir à la découverte des Tristes tropiques… Peindre un enfant n’est pas non plus de tout repos. Certains artistes en ont parlé dans leurs souvenirs, toutes sortes de stratagèmes ont été utilisés pour les faire tenir tranquilles. Ces « bons petits diables » posaient alors seuls en arborant les attributs que leurs parents artistes avaient délibérément choisis pour eux – habits de Pierrot ou de clowns, cheval de bois, maillet pour le croquet, cerceau, poupée de chiffons, voilier de bassin – ou bien, plus librement, affairés à l’une de leurs occupations favorites. Ces jouets ou costumes – parfois véritables reliques – animent le parcours de l’exposition. Est-ce que le voilier de Jean Sabbagh, tenu avec vénération, fut le début d’un engagement qui le mena à la plus haute marche de l’Amirauté ? Quoiqu’il en soit, les féministes auront de fait une excellente occasion de s"émouvoir de la forte distinction fille / garçon tant en matière d’accessoires que de poses… Pourtant, l’ambition de cette exposition était, selon le directeur du musée Emmanuel Bréon, de tordre le cou aux convenances, se passer des commentaires, apprendre à voir avec les yeux de l’enfant…

Les histoires de familles sont souvent des histoires d’incompréhension… tout est une question de perception. Si certains artistes, comme Claude Monet, ne s'inspirèrent que peu de leur entourage immédiat, d’autres en firent presque un sujet de prédilection, tels Eugène Carrière, Pierre-Auguste Renoir, Mary Cassatt, Maurice Denis, Georges Sabbagh ou Pablo Picasso. Chez Picasso, père multiple, dans le couple qu’il forma avec Françoise Gilot, Claude et Paloma, leurs enfants communs, furent peints par l’un comme par l’autre. On apprendra que Claude Picasso, petit garçon, préférait et trouvait plus de fantaisie aux œuvres de sa mère. Au sujet des artistes qui n’ont pas d’enfants tels André Derain ou Pierre Bonnard, on découvre que l’on peut toujours s’inventer un « entourage ». Une belle composition ou plutôt recomposition picturale et familiale.

Et pour ceux qui ne se sont pas encore rendus au Musée de l'Orangerie depuis sa réouverture en 2006 après six années de travaux, courrez-voir ce musée qui fût aménagé en 1921 à l'initiative de Georges Clémenceau pour recevoir les Nymphéas de Claude Monet, ensemble mural monumental réalisé à Giverny, légué par l'artiste au lendemain de l'armistice du 11 novembre 1918. Les travaux de restauration effectués depuis 2000 ont permis de retrouver la configuration originelle du musée. Les Nymphéas, pensés comme le cœur vivant de l’Orangerie, sont à nouveau exposés sous la verrière qui a été totalement reconstituée. Faites également un tour au sous-sol pour admirer la collection de Paul Guillaume, grand marchand, inaugurée en 1966 composée de Renoir, Cézanne, Monet, Gauguin, Sisley, Picasso, Matisse, Derain, Modigliani, Utrillo, Le Douanier Rousseau, Marie Laurencin, Soutine, Van Dongen...

Les enfants modèles, de Claude Renoir à Pierre Arditi
25 novembre 2009 – 8 mars 2010
Musée de l’Orangerie, Jardin des Tuileries 75001 Paris
Horaires : Ouvert tous les jours, sauf le mardi, le 1er mai et le 25 décembre de 9h à 18h


leave a comment



http://artyparade.com/en/flash-news/12