February 12, 2012 22:45

Doisneau dans les nuits des Halles

Par Julien Beauhaire
 
Alors qu’on redessine à nouveau le quartier sensible des Halles, la mairie de Paris ressuscite jusqu’au 28 avril les halles de Baltard et son marché captés par Robert Doisneau.
 
Partant du remarquable livre-enquête de Vladimir Vasak*, Annette Doisneau et Francine Deroudille, les filles de l’artiste, exposent plus de deux-cents clichés, vintage pour la plupart, dont certains en couleurs.
Dès la première photographie, l’analepse opère et on est replongé dans cette « musique, fracas de tous les diables dans l’opéra de tous les jours », selon les mots de l’ami Prévert. Le carreau, les poissons-pilotes, le carré des merdeux, les forts, les glaneurs (déjà !) ou les tasseurs se découvrent sous les objectifs des Leica et Rolleiflex de l’homme à qui les modèles souriaient. « Je me moque du noctambule qui n’y trouvera plus le bain de fraîcheur après les plaisirs frelatés de la nuit, mais je pense à l’homme à la dérive, sans amis, dans la ville endormie où les téléphones sont muets, il accostait aux Halles, un peu de chance, il y trouvait de quoi vivre ; un peu de chance encore. Il était adopté », écrivait-il.
 
 
Portrait à la cigarette, 1967 © Robert Doisneau
 
 
Par-delà les maraîchers, ce sont les pavillons de l’architecte Victor Baltard, achevés en 1866, qui sont également le théâtre de ce ballet où s’agitent près de 5 000 personnes. Doisneau y prend sa première photo (Les Filles au diable) en 1933, au pied de l’église Saint-Eustache. Il y restera quarante ans. Sans doute en communion avec l’esprit de camaraderie qui y règne, malgré une insalubrité qui effraie la technocratie de l’époque : « Je voulais passer une nuit par semaine dans les nuits des Halles. Je me levais donc à trois heures du matin à Montrouge pour me rendre là bas, parmi les travailleurs de l’aube, ceux qui déchargeaient les camions, ceux qui mettaient la marchandise en place. Difficiles à photographier, manque de lumière, reflexes ralentis par la fatigue, tellement d’images possibles. Et puis c’était intimidant. Mais je me suis accroché. Je savais que cela allait disparaître. Je voulais absolument en fixer le souvenir. »
 
 
Les filles au diable, Paris 1933 © Robert Doisneau
 
 
En effet, dès les années 1960, le quartier est menacé et en 1971 les pelleteuses rasent purement et simplement les Halles. Désormais, tout se passera à Rungis. Rien ne sera plus comme avant. Le photographe, souvent aussi habile avec les mots qu’avec les vitesses d’obturation déplore : « J’y avais beaucoup d’amis, dans cette sorte de village j’étais photographe inoffensif considéré comme un doux maniaque, aussi je ne peux rien comprendre aux conceptions des technocrates imbibés de géométrie. Tout ceci va diamétralement à l’inverse de ce que je venais chercher dans les nuits des Halles. » Paris a perdu « son ventre et un peu de son esprit ». Les photographies de Robert Doisneau les restaurent pour l’éternité.
 
 
 
Les Halles printemps 1964 © Robert Doisneau
 
 
 
Doisneau, Paris Les Halles, à la mairie de Paris, jusqu’au 28 avril 2012. Gratuit.
 
 
 
*Doisneau, Paris Les Halles, de Vladimir Vasak (Flammarion, 160 pages, 30 €)

leave a comment



http://artyparade.com/en/flash-news/59