19 Février 2014 16:57

Henri Cartier-Bresson : la tête, l’œil et le cœur

Par Julien Beauhaire
 
 
Henri Cartier-Bresson a depuis longtemps posé valises et clichés dans les plus grands musées du monde. Mais jusqu’au 9 juin 2014, c’est au tour du centre Pompidou de lui consacrer une rétrospective chronologique à la hauteur de la pluralité de son parcours artistique.
 
Bien sûr, il y a eu le Louvre et le pavillon de Marsan dès 1955 ou le Musée d’Art Moderne à New York à plusieurs reprises. Bien sûr, il y a sa fondation à Paris. Mais trop souvent présenté sous le prisme thématique de l’unité et du style – exposition De qui s’agit-il ? à la BNF en 2003 –, Henri Cartier-Bresson méritait une rétrospective globale. C’est chose faite avec le centre Pompidou qui, sous le commissariat de Clément Chéroux, conservateur et chef du cabinet de la photographie, propose une importante exposition « chronologique et somme toute très classique, mais inédite ». Un travail de plusieurs années, exécuté avec l’appui de Martine Franck (http://artyparade.com/flash-news/57), veuve de l’artiste, disparue en août 2012 : cinq cents tirages d’époque, des dessins, peintures, films et documents qui s’ouvrent au visiteur par un cliché de Bruxelles (1932) où deux hommes regardent à travers une bâche en tissu. Levée de rideau.
 
Dessinateur
On le sait peu, mais Henri Cartier-Bresson (1908-2004), HCB pour les amateurs, a toujours eu une passion pour la peinture. Dès le milieu des années 1920, il rejoint l’académie d’André Lhote. Ce goût pour le trait, il le retrouvera à partir de 1972 avec la pratique du croquis d’après nature au Louvre ou au Muséum d’histoire naturelle. Si la photographie correspond à ses yeux à une « action immédiate », le dessin est, lui, davantage une « méditation ». La série de ses Autoportraits au crayon (1987-1999) ne sera d’ailleurs pas sans rappeler celle de son ami, le sculpteur et peintre Alberto Giacometti. Fort de sa compréhension des règles de composition géométrique (le nombre d’or), il peut alors détourner son regard de la toile pour la chambre.
 
Le premier Cartier Bresson
À la manière d’Atget, HCB promène sa chambre en bois sur trépied le long des mannequins en vitrines, des enseignes de boutiques et des étalages. « C’est le premier Henri Cartier-Bresson. Il n’est jamais resté le même », prévient Clément Chéroux. Les années 1930 offrent à l’artiste l’opportunité de partir en Afrique : Côte d’Ivoire, Cameroun, Togo, fleuve Niger, etc. Loin de la « détestable couleur locale » de l’exotisme vu d’Occident, il se concentre sur le rythme de la vie africaine, opérant souvent en plongée. « On sent là qu’il cherche ce qu’il découvrira plus tard », explique le commissaire. De retour en Europe, piqué par la technique et le voyage, il repart en Allemagne, Pologne, Hongrie… Restent des images empreintes d’une esthétique à la géométrie constructiviste et proche de l’architecture du Bauhaus : importance du cadrage et de la composition que l’on retrouve encore après, selon un arrière plan ultra-graphique et très recherché sur lequel vient se placer un ou plusieurs sujets entrés dans le cadre… par hasard (Madrid ou Valence ou Séville, Espagne, 1933).
 
Surréaliste
Autre Henri Cartier-Bresson : le surréaliste. Avec Lhote et Breton, il fréquente les surréalistes et apprend la géométrie picturale et surtout la « beauté convulsive ». Armé de son Leica, il photographie d’après cette nouvelle vision, en plongée et contre-plongée, de sorte que tous les repères d’orthogonalité disparaissent de l’espace. Ses « explosantes-fixes, synthèse dialectique entre l’animation et l’arrêt sont directement empruntées à Breton », ajoute Clément Chéroux, à l’image de son célèbre cliché Derrière la gare Saint-Lazare, Paris, (1932). Autre emprunt au surréalisme, la « magique-circonstancielle » laisse sa part à l’intuition et au « hasard objectif ». Critère idéal de la photographie, comme en atteste Prostituées, calle Cuauhtemoctzin, Mexico (1934). HCB raffole de ces pratiques, tout comme il aime à couper les corps, les altérer et distordre leur reflet avec le « sel de la déformation » évoqué par Hans Bellmer.
 
 
Derrière la gare Saint-Lazare, Paris, France, 1932
Bibliothèque nationale de France, Paris
© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos, Òcourtesy Fondation Henri Cartier-Bresson
 
Militant
Dès les années 1932-1933, après son voyage au Mexique et aux États-Unis, HCB s’engage politiquement. C’est son « retour d’URSS ». Là bas, tout comme il avait capté les rêveries surréalistes, en France il saisit la misère sociale et le visage de la pauvreté, rendant ainsi visibles ceux que l’on ne regarde plus. Quatre ans plus tard, envoyé à Londres par le quotidien communiste Ce soir – sous la direction de Louis Aragon –, il couvre le couronnement de George VI. Ironie du sort et coup de génie, ses images ne laissent que peu ou prou apparaître le monarque et préfèrent s’attacher au regard des spectateurs venus ce jour en nombre. Dos au roi, le peuple observe la scène grâce à des miroirs disposés en haut de longues tiges portées. Il en fait de même. « Volte-face du peuple, Henri Cartier-Bresson envisage ainsi le renversement du pouvoir », précise Clément Chéroux, avant de le résumer comme « l’expression de son engagement révolutionnaire ». Autre arme de classe, le cinéma trouve son intérêt dans le contexte du communisme. Au Mexique, l’artiste achète une caméra. Et en 1936, il devient l’assistant de Jean Renoir. Il signe également trois documentaires sur la guerre d’Espagne, côté républicain.
 
Photoreporter
En 1947, Cartier-Bresson fonde avec Robert Capa, David Seymour, George Rodger et William Vandivert l’agence Magnum. Un monument du photojournalisme et du reportage de haute volée voit le jour. Pendant plus de vingt ans, il voyage. En Inde, à l’occasion des funérailles de Gandhi. Dans la Chine de la fin du Kuomintang, il saisit la chute. En Russie, après la mort de Staline. Sa production plaît. Rapidement, il saisit ce qui doit être compris et retenu. Cela tombe bien, car en pleine économie de l’image, la photographie s’impose comme un medium de masse, « une anthropologie visuelle », selon les termes du commissaire de l’exposition. L’amoureux de la bichromie est d’ailleurs contraint de s’essayer à la couleur entre 1950-1968. Une « concession » et non un « moyen artistique ». Entre 1944 et 1961, il exécute des portraits sur commande : Matisse, Sartre, Aragon, Giacometti sont ainsi immortalisés. Mais ses sujets d’intérêt sont plus variés encore. La question de la représentation du travail en pleine période des « trente glorieuses » est soulevée dans son photoreportage sur le plateau du Larzac. L’idée d’une figuration du pouvoir est, elle aussi, questionnée à travers ses nombreux clichés de drapeaux et ou de graffitis venant perturber l’ordre de l’iconographie politique. La consommation, quant à elle, est non seulement interrogée, mais critiquée. « Pas à la manière d’un Martin Parr qui use des mêmes codes que son motif, avec des gros plans et un flash aveuglant, mais à travers le regard de convoitise du consommateur », précise Clément Chéroux.
Les années 1970 mettent progressivement un terme à sa carrière de photoreporter. « J’arrête de faire le trottoir », ironise-t-il. Allusion à sa photographie de terrain, mais aussi de commande. Cartier-Bresson se penche dorénavant vers la « photographie calme », influencée par la sérénité du bouddhisme. Il revient même au dessin.
 
 
Martine Franck, Paris, France, 1967
Collection Eric et Louise Franck, Londres
© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos, courtesy Fondation Henri Cartier-Bresson
 
L’exposition aurait pu se conclure sur cette ombre de peintre à Paris (1980), dont la forme éblouie se distingue seulement derrière un grand drapé, elle se termine par cette image d’Haïfa (1967) où le visage de deux enfants est caché par le tissu d’une chemise tenue. Au-delà de la « prouesse plastique et de la qualité documentaire » de l’artiste qui motivent cette très belle rétrospective, l’exposition nous rappelle qu’Henri Cartier-Bresson est bel et bien un capteur du regard. LE photographe. « Photographie, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur », disait-il.
 
Henri Cartier-Bresson jusqu’au 9 juin 2014 au Centre Pompidou
 
 
À lire : le remarquable catalogue de l’exposition qui, outre le recensement de centaines d’images présentes dans la rétrospective du centre Pompidou, laisse la parole au commissaire, Clément Chéroux.
 
Henri Cartier-Bresson par Clément Chéroux (Éditions du Centre Pompidou, 400 pages et 500 illustrations, 49,90 €)
 
 
 
 

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