19 Mars 2014 15:10

À l’ouest d’Adams

Par Julien Beauhaire
 
 
Plus que quelques semaines pour aller contempler la grande rétrospective dédiée à Robert Adams au Jeu de paume. L’occasion de se perdre avec lui parmi les grands ensembles de l’ouest américain en pleine transformation.
 
« J’ai trouvé, dans les carnets du poète Theodore Roethke, le sésame que je cherchais : “Je vois ce que je crois.” J’ai beau me défier des abstractions, je me pose souvent trois questions, que je vous livre en guise de porte d’entrée à cette exposition : qu’est-ce que notre géographie nous oblige à croire ? Que nous autorise-t-elle à croire ? Et, le cas échéant, quelles obligations résultent de nos croyances ? »
Cela pourrait-être une réplique lancinante d’un film de Terrence Malick, mais c’est la question que se pose le photographe Robert Adams en préambule de l’exposition rétrospective que lui dédie le Jeu de paume à Paris. Adams voit ce qu’il croit et nous le donne également à voir. Libre ensuite d’y croire. Point d’explications, de motifs en action, mais bien plutôt des paysages d’une neutralité que vient seulement perturber une lumière aveuglante. Le trait fin, le grain précis et le moyen format des tirages imposent de s’approcher pour voir… et croire. « Robert Adams aborde son travail de photographe dans un état d’esprit assez semblable à celui que l’on attend d’un témoin appelé à la barre : dire la vérité, toute la vérité », expliquent les commissaires Joshua Chuang et Jock Reynolds. Sans cette lumière, les maisons de Colorado Springs (1968 et 1969) ou la scène du bar d’Eden, Colorado (1968) ne passeraient que pour un rappel photographique des toiles d’Edward Hopper.
 
 
Robert Adams. Eden, Colorado, 1968
© Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York
 
« Des écrivains, comme Emily Dickinson, et des peintres, comme Edward Hopper, eux qui ont scruté le monde avec tant d’application qu’il leur est arrivé d’en entrevoir un autre », écrit-il d’ailleurs. Robert Adams s’applique à chercher ce « nouveau monde » dans ce continent aux espaces aussi infinis qu’à l’histoire récente. Les parkings des malls et supermarchés de Denver, Colorado (1981) submergés par le soleil blanc de la bichromie, ne sont que la version moderne de l’agora et du forum, ce qu’il appelle les « lost places », c'est-à-dire les seuls lieux où les gens se retrouvent désormais (Nos parents, Nos enfants, 1979-1983).
L’Amérique qu’immortalise Robert Adams n’est pas inconnue. Elle a servi de toile de fond à bon nombre de cinéastes, parmi lesquels Alfred Hitchcock, Wim Wenders ou même David Lynch. Mais ce que capture l’artiste, 77 ans aujourd’hui, passé du New Jersey au Colorado, c’est toute la magie des grands espaces.
 
 
Robert Adams. Interstate 25, Eden, Colorado (Autoroute 25, Eden, Colorado), 1968
© Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York
 
En 1963, le jeune homme épris de Kerstin Mornestam avec laquelle il partage ce goût pour la photographie, acquiert un premier boîtier à grand angle (35 mm) et se met à « shooter » la ruralité qui l’entoure (Methodist Church, Bowen, Colorado, 1965). Plaines, montagnes, villages hispaniques tardifs, églises, camionnettes… rendent un hommage vibrant à ce Colorado qu’il affectionne tant. À l’été 1968, de retour d’un voyage en Europe, Robert Adams se concentre désormais sur ce que la modernité de son époque transforme. Les grands espaces deviennent des grands ensembles (Burning Oil Sludge, North of Denver, Colorado, 1973-1974). Et la banlieue consumériste nait. L’aménagement suburbain lui donne l’occasion de publier un ouvrage remarqué, The New West (1974) et dedonner la parole à ses habitants. « Bien que les gens ne soient pas un sujet fréquent chez lui, son œuvre parle de comment nous vivons », précise Joshua Chuang.
À la fin des années 1990, Robert Adams et sa femme quittent définitivement ce Colorado en mutation pour l’Oregon. Mais, là encore, l’artiste assiste à la destruction de la nature. Le déboisement généralisé lui inspire la série Turning Back (1999-2003). Il s’interroge : « De quelles valeurs avons-nous hérité en échange de la forêt d’origine ? Y a-t-il un lien entre les coupes rases et la guerre, le paysage des unes ressemblant, par certains côtés, au paysage de l’autre ? La coupe à blanc a-t-elle son origine dans un manque de respect ? Est-ce qu’elle enseigne la violence ? Est-ce qu’elle encourage le nihilisme ? »
 
 
Robert Adams. Burning oil sludge, north of Denver, Colorado, 1973-1974
© Robert Adams. Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco et Matthew Marks Gallery, New York
 
Entre beauté et désastre, Robert Adams puise dans la nature saignée la lumière même de la vérité. « Comme beaucoup de photographes, j’ai commencé à prendre des photos par envie d’immortaliser des motifs d’espoir : le mystère et la beauté ineffables du monde. Mais, chemin faisant, mon objectif a aussi enregistré des motifs de désespoir et je me suis finalement dit qu’eux aussi devaient avoir leur place dans mes images si je voulais que celles-ci soient sincères, et donc utiles. »
 
Robert Adams, L'endroit où nous vivons au Jeu de paume, jusqu'au 18 mai 2014.
 
À lire :Robert Adams. Que croire là où nous sommes? Photographies de l’Ouest américain. Postface de Joshua Chuang et Jock Reynolds (coédition Jeu de Paume et La Fábrica, 128 pages, 25 €).
 


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