25 Février 2010

« Turner et ses peintres » au Grand Palais : coup commercial ou véritable innovation ?

par Hermine Galbes

 
Après le succès de « Turner, Whistler, Monet » en 2004 et la non moins retentissante manifestation consacrée à « Picasso et les maîtres » en 2009, on est en droit de se demander si, en présentant « Turner et ses peintres », le Grand Palais ne tente pas un coup commercial avec une exposition confrontant les œuvres d’un des plus grands peintres anglais à celles de ses « maîtres ».
 
L’exposition « Turner et ses peintres » assure au Grand Palais et à la Rmn un succès annoncé. Présenter dans une même manifestation des chefs-d’œuvre de l’art moderne et de l’art ancien permet en effet d’attirer un public large. L’effet positif est d’amener les amateurs traditionnels des galeries anciennes du Louvre à la peinture moderne, en même temps que de faire découvrir l’art ancien à un public habituellement attiré par l’art moderne. Mais si la problématique des « maîtres » est dans l’air du temps, elle mérite d’être interrogée. Depuis l’émergence de la « modernité » au cours du XIXe siècle, de nombreux historiens de l’art n’ont eu de cesse d’exalter la puissance des créateurs s’affranchissant de leurs modèles classiques. Cette croyance naïve en une forme de génie spontané de l’artiste était source d’erreurs, chaque peintre devant un tribut plus ou moins affiché à ses prédécesseurs. Cependant, face à la multiplication des expositions consacrées aux liens des artistes modernes avec leurs maîtres, on peut parfois avoir la pénible impression d’assister aujourd’hui à l’extrême inverse : sans les maîtres, le peintre moderne n’inventerait finalement pas grand chose… Cela reviendrait-il à nier la créativité de l’artiste ?
J. M. W. Turner, Le Déclin de l’empire carthaginois, 1817. H/T, 170 x 238,5 cm. Londres, Tate Britain © Tate Photography 
 
Turner face aux maîtres : servilité ou réinvention ?
C’est bien entendu l’écueil auquel on s’attend en allant visiter « Turner et ses peintres ». L’exposition propose un parcours dans l’œuvre de l’artiste, de ses premières inspirations d’après gravures à ses nombreux voyages à travers l’Europe. De grands noms sont évoqués : les maîtres de la Renaissance italienne côtoient les plus grands artistes flamands et français. La manifestation est ainsi l’occasion de voir des œuvres rares : un Paysage idéal de Gaspard Dughet, un Paysage avec ermite de Salvator Rosa, L’Hiver ou Le Déluge de Nicolas Poussin, La Vierge au lapin de Titien, La Découverte de Moïse de Véronèse, Les Deux cousines de Watteau, Le Moulin de Rembrandt, mais également des chefs-d’œuvre de Rubens, Gainsborough ou Canaletto, sans oublier les magnifiques œuvres de Claude Lorrain que l’on retrouve à chaque étape de la carrière de l’artiste.
Titien, La Vierge au lapin, v. 1530. H/T, 71 x 87 cm. Paris, musée du Louvre © Rmn/ Franck Raux  

Jean-Antoine Watteau, Les Deux cousines, 1716. H/T, 31 x 36 cm. Paris, musée du Louvre © Rmn/ Hervé Lewandowski 
 

L’art de Turner doit évidemment beaucoup aux maîtres anciens, et l’exposition est amplement justifiée en ce qui le concerne. Ses références sont parfois très explicites : il représente par exemple le peintre Raphaël à Rome dans une grande composition réalisée en 1820, Rome depuis le Vatican. Raphaël, accompagné de la Fornarina, prépare ses peintures pour la décoration des Loges. Parfois, l’allusion se teinte de poésie. Le peintre a par exemple inventé le port Ruysdael, qui donne son nom à plusieurs marines. Ce port imaginaire, nommé d’après l’artiste hollandais du XVIIe siècle Jacob van Ruisdael, devient un lieu d’attache rêvé du peintre de marines.
Les commissaires de l’exposition – Guillaume Faroult, conservateur du département des peintures du musée du Louvre, David Solkin, spécialiste de Turner et Ian Warrell, conservateur à la Tate Britain – ont eu l’intelligence d’intégrer à cet ensemble de toiles maîtresses des œuvres de contemporains de Turner (Wilkie, Girtin, Bonington, Constable), ce qui exclut l’idée d’un peintre exclusivement tourné vers le passé. Les organisateurs ne manquent pas de relever les « faiblesses » de l’artiste, notamment en ce qui concerne la peinture de figures ou les scènes de genre. Cette honnêteté intellectuelle est digne d’être relevée, tant les expositions imposent le respect à un public souvent mal assuré de ses propres impressions, et qui ne met pas une seule seconde en doute l’appréciation officielle des œuvres. Le visiteur est également surpris par la richesse et la variété des toiles présentées. A aucun moment l’habitué du Grand Palais n’a l’impression de visiter pour la seconde fois « Turner, Whistler, Monet » avec simplement un accrochage différent. Les toiles sont bien choisies et permettent d’aborder l’œuvre du peintre dans toute sa diversité, les marines n’étant pas davantage mises en valeur que les autres sujets.
 
Une présentation ludique ou scientifique ?
Malgré la beauté de la présentation des salles, certains accrochages et commentaires laissent imaginer un Turner uniquement obsédé par la compétition avec les anciens et les contemporains, et l’on a parfois l’impression de se prêter malgré soi à un jeu des 7 erreurs géant – la disposition du Paysage avec Jacob, Laban et ses filles de Claude Lorrain à côté de Appulia à la recherche d’Appulus apprend du jeune homme la cause de sa métamorphose de Turner, par exemple, pousse nécessairement à cet exercice certes ludique mais un peu ingrat. On peut en outre regretter que l’exposition ne montre qu’un seul carnet de croquis du peintre : à sa mort, Turner a légué à la Grande-Bretagne près de trois cents carnets, recueils d’impressions vivaces et de croquis plus ou moins élaborés. Quelques bornes informatiques ont été installées pour consulter l’ensemble de ces œuvres graphiques, mais le nombre de postes semble bien insuffisant pour satisfaire les nombreux visiteurs.
Claude Gellée dit Claude Lorrain, Paysage avec Jacob, Laban et ses filles, 1654. H/T, 143,5 x 251,5 cm. Petworth, The National Trust © NTPL/Derrick E. Witty 
Enfin, la dernière salle consacrée à la « postérité de Turner » peine à convaincre. Ouverture bienvenue pour tenter de montrer que le peintre est davantage créateur que copiste, certes, mais ouverture trop courte ! En exposant le Confluent de la Severn et de la Wye dans cette salle, les commissaires ont voulu rappeler le point de départ de leur réflexion. Pendant de nombreuses années, Turner a été considéré comme le précurseur des impressionnistes, notamment à cause de cette célèbre toile inachevée exposée en 1887 à Paris et qui amena Edmond de Goncourt à comparer le peintre à Monet. Or, une telle affirmation, en plus d’être anachronique, néglige le tribut immense que l’artiste doit à l’art ancien. Cette salle semble venir comme une excuse ou une justification des salles précédentes, comme une sorte de rappel de dernière minute de la créativité de Turner, de la part de commissaires soudain effrayés de l’impact négatif de la problématique des « maîtres ». Peut-être aurait-il fallu se passer d’ouverture, ou lui laisser plus de place, ce qui aurait amené à déborder le cadre du sujet. Malgré les impératifs qui leur étaient impartis, et les critiques qu’une telle problématique peut inévitablement amener, Faroult, Solkin et Warrell ont accompli un travail remarquable. Le défi était grand, et a été heureusement relevé. L’exposition « Turner et ses peintres » mérite d’être vue et revue, tant les œuvres présentées suscitent l’intérêt et l’admiration. En espérant, bien évidemment, que la programmation du Grand Palais n’abusera pas, dans les années à venir, de la formule fructueuse du « Peintre X, moderne, et les maîtres ».
 
Informations pratiques :
« Turner et ses peintres » jusqu’au 24 mai 2010 aux Galeries nationales du Grand Palais, www.rmn.fr
Ouvert du vendredi au lundi de 9h à 22h, le mardi de 9h à 14h, le mercredi de 10h à 22h et le jeudi de 10h à 20h. Fermeture le 1er mai.
Catalogue de l’exposition, 288 p., 39 E.

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