14 Juin 2010

Une artiste en voie de (pro)création : portrait d’une jeune artiste qui s’empare de la science

Par Léa Gabrié  (http://etatsdulieu.wordpress.com/)
 
 
Prune Nourry est une jeune artiste qui n’a pas froid aux yeux. Dans l’art contemporain, certains sujets reviennent sur la table comme des leitmotiv, parfois traités avec brio mais attendus, et la tendance au subversif est de rigueur. Elle a quant à elle choisi d’investir un sujet que la littérature et la science-fiction avaient délimités comme chasse gardée : l’évolution de la science et ses implications directes sur nos modes de vie et nos sociétés.
Sculptrice plasticienne, Prune s’aventure dans des domaines qui fourmillent de questions laissées en suspens : la science, la bioéthique, l’eugénisme ou la procréation.
A travers trois projets, menés ou en passe de l’être, une œuvre forte et dérangeante se dessine.
Prune Nourry dans son atelier © Baudouin
 
Les Bébés Domestiques
 
2006 fut la naissance des Bébés Domestiques. Prune définit ces bébés comme des « chimères » – créatures fantastiques de la mythologie composées de plusieurs animaux, ici à mi-chemin entre le chien et l’enfant.
Let me introduce you to Aglae : 
 
 
 
Plusieurs phénomènes sont ici questionnés : les manipulations génétiques, au cœur de polémiques, l’anthropomorphisation de l’animal domestique (la place irraisonnée que peut prendre l’animal au sein de la famille) et la fétichisation de l’enfant, voire sa réification. Ces "Bébés" questionnent le rapport entre l’humain et l’animal, véritable évolution sociologique. Il était donc dans la suite naturelle des choses que ces bébés soient replacés dans leur environnement donnant ainsi lieu à une confrontation entre leur présence et l’individu. Les bébés investissent la ville, aux sorties des parcs, des boulangeries, dans les rues, et le passant, d’abord spectateur, devient acteur de cette rencontre.
 
 
 
Plus tard, à Londres et Bruxelles ont lieu plusieurs « adoption days », où de sages nurses dévouées à leurs bébés cherchent dans les rues de la ville de potentiels parents désireux d’acquérir une nouvelle progéniture. Le bébé devient un membre à part entière de la famille et Prune retourne les voir chaque année pour immortaliser à nouveau leur portrait.
 
 
Le Dîner Procréatif
 
Corsé but my favourite ! L’histoire de ce projet en forme de happening est née des réflexions lancées suite aux Etats Généraux de la Bioéthique (début 2009).
 
Les « progrès » de la science ont donné lieu à des questions éthiques importantes, dans la mesure où la main de l’homme intervient dans des processus jusqu’ici incontrôlables, à commencer par la procréation et la naissance de l’enfant. La question centrale devient la légitimité et l’usage de la science lorsqu’elle permet une maîtrise technologique de la transmission de la vie. Les techniques de Procréation médicale assistée (PMA) devenue les techniques d’Assistance médicale à la procréation (AMP) ont pour but originel d’aider les couples touchés par l’infertilité à avoir des enfants. Entorse heureuse à la nature s’il en est, ces techniques, encadrées par la loi de Bioéthique de 2004, sont plurielles : on trouve l’insémination artificielle, la fécondation in vitro et le transfert d’embryons congelés. Leur point commun : leur effet permettant la procréation « en dehors de tout processus naturel ». Le débat secoue la société depuis plusieurs années au point que de nombreux scientifiques ont pu parler d’ « acharnement procréatif ». Que penser des pratiques qui sont associées, telles que le diagnostic pré-implantatoire, pour éviter qu’une maladie génétique portée par le couple ne se retrouve dans l’embryon, du diagnostic prénatal, souvent qualifié de « dépistage » qui détecte de façon précoce des maladies ou les malformations du fœtus ? Existe-t-il des dérives qui poussent à une chasse à l’anormalité ? Sans doute, si l’on regarde les chiffres et les listes grandissantes de maladies pouvant être détectées lors de ces examens. La question est passionnante bien que délicate. Rappelons seulement que 97% des cas révélés de trisomie 21 donnent lieu à une interruption médicale de grossesse (IMG). Il ne s’agit pas de condamner, mais de s’interroger sur les pratiques médicales et surtout les aspirations de la société qui les sous-tendent. Les possibilités accrues de sélection du bébé avant même sa naissance nous interrogent sur la recherche de l’enfant parfait.
 
Prune Nourry met en scène lors d’un happening qui eut lieu à Genève en novembre 2009 le processus d’une procréation assistée, sur le mode culinaire, pour tendre vers l’enfant de son goût.
 
 
 
Holy Daughters : un projet en gestation
 
Changement de cap mais pas d’esprit avec ce dernier projet. En creusant le phénomène de sélection des naissances, pratiquées par différents pays mais selon des principes parfois différents, l’attention de Prune s’est portée sur l’Inde. Plusieurs observations sont mises en relation : l’Inde se caractérise par un fort déséquilibre démographique du fait d’un déficit des naissances de sexe féminin. Cela ne va pas sans bouleverser les rapports entre l’homme et la femme, dont les conditions de vie s’en trouvent dégradées. Ce constat est lié à l’apparition dans les années 80 des échographies, qui de façon généralisée, ont conduit au développement des avortements sélectifs, les foeticides, qui se font ici au détriment des filles.
A partir de ces observations,  nourries de la rencontre de nombreux spécialistes indiens, Prune développe ses propres hypothèses et propose de confronter la vache, animal sacré, symbole de fertilité, et la femme, qui elle aussi offre son lait et donne la vie. L’artiste crée des sculptures hybrides, des animaux étrangement humains, qui seront disséminées dans les rues de Dehli en septembre prochain. Puis, grâce au matériau tiré de cette expérience, le projet se poursuivra ailleurs, soulignant que le sujet ne se cantonne pas à un pays mais est bien universel. Nous vous reparlerons d’Holy Daughters à l’approche de l’évènement! 
 
 
 
L’œuvre de Prune établit de nombreuses passerelles, entre différents acteurs et différents mondes : en recueillant le témoignage de scientifiques, de généticiens, de philosophes, de sociologues, de France et d’ailleurs, elle participe à un dialogue indirect entre la science et l’art d’une part, et entre les interactions produites de cette fusion et la société d’autre part. L’art engagé, concept un peu galvaudé, pourrait être tout de même invoqué. Il ne l’est pas politiquement certes, mais il pousse le citoyen à s’emparer de questions centrales, au cœur de la société dans laquelle il s’inscrit. L’œuvre de Prune dérange. Tant mieux.
 
 
Pour en savoir plus :
- http://www.prune-art.com/blog/fr/
- les dossiers clairs et passionnants du site http://www.genethique.org/
- http://www.etatsgenerauxdelabioethique.fr/
 
 

Commentaires

s'abonner au flux RSS des commentaires
#0001Antoine dit | 16/06/2010 01:05
Questions pertinentes et intéressantes de cette artiste. Néanmoins n'est on pas dans l'oeuvre qui reflète un propos, donc un travail d'illustration au sens propre? Cela a toujours été la limite de l'engagement en art...

laisser un commentaire


La toilette mise à nu

La part animale

L'inclassable Emmet Gowin

Les verts galants

Montmartre au sommet

Femmes berbères du Maroc

Miss Mapple et Mr Thorpe

Si l’Orient Express m’était conté…

Caillebotte à l’état de nature

À l’ouest d’Adams

Le glamour en vogue sur papier glacé

Dries Van Noten dévoile ses sources

Henri Cartier-Bresson : la tête, l’œil et le cœur

Braque met de la couleur aux formes

L’inclassable Félix Vallotton

Le testament Brassaï

Raymond Depardon se souvient

Quand la photo embaume

Rendez-vous en terre inconnue

Ecce homo

Camille Claudel sort de ses réserves

Sergio Larrain, le vagabond solitaire

Cet obscur objet du désir

Ferrante Ferranti, Itinerrances

Costa Gavras, carnets photographiques

Simon Hantaï dans l’art

Ron Mueck s’est fait chair

Photo et photo dans la photo

Keith Haring : pop et subversif

Oscar Niemeyer : de la courbe au cosmos

VENISE, MIROIR CAPTIF DE LA PHOTOGRAPHIE ?

Magiques Philippines !

Impressionnant Boudin

Laure Albin Guillot impose la photographie

La fabuleuse collection d'Howard Greenberg

When Art Foretells a Grim Reality

Chagall, plus touchant que jamais

Fifty Shades of Gray

De mémoire d’éléphant

Mary Cassatt at The Mona Bismarck Foundation

Paris à Hollywood

Clichés de France

Don Manuel

Yue Minjun, le clown chinois

Salvateur Dalí

Edward Hopper ou la fabrique de la mythologie américaine

Nous nous sommes tant aimés

Dialogue sur le Grand canal

Picasso, de Chirico, Léger et Picabia : Une moderne Antiquité, musée Picasso, Antibes

THE ANNENBERG FOUNDATION SUPPORTS FRENCH AND AMERICAN COLLABORATION THROUGH THE AMERICAN FRIENDS OF THE MUSEE D’ORSAY

Le Japon... un an après

Et Helmut Newton créa la femme

Matisse, Matisse, Matisse, …

L’héritage Berenice Abbott

David Shrigley: Brain Activity at the Hayward Gallery

Zarina Bhimji at the Whitechapel Gallery, London

Reflet dans un œil d’or

Une aurore boréale nommée Akseli Gallen-Kallela

Doisneau dans les nuits des Halles

Les Stein : une famille et des peintres

La photographie s’expose

Munch moderne

Louis Valtat : à l’aube du fauvisme

En direct de Art Basel

Exposition Figures & Fictions, Photographie Contemporaine d’Afrique du Sud

Haute voiture

FAUVE QUI PEUT

Holy Daughters par Prune Nourry

« Et à part Monet ? » : les expositions d’art du XIXe siècle à Paris

Basquiat à l’honneur au Musée d’art moderne de Paris

Le rideau tombe sur l’Exposition Universelle

Pierre Ducellier dit Windorf (1944-2007) : un Peintre, deux vies, deux livres

Les grandes ventes d’art contemporain de novembre 2010 à New York

Marrakech Art Fair

Arles en Bleu

LaM s’ouvre - Première exposition publique d’art brut en France

Rashid Rana - Perpétuel Paradoxe - Musée Guimet

Les Rencontres de la Photographie in Arles : 40 years of existence

Happy Days à Aix en Provence- Rétrospective François Arnal

Angel Fernandez de Soto - Christie's Londres

La Peau de l’Ours, André Level et Pablo Picasso

Mind the Gap

Hopper, "Si on pouvait le dire avec des mots, il n'y aurait aucune raison de le peindre"

Art Basel 2010

Une artiste en voie de (pro)création : portrait d’une jeune artiste qui s’empare de la science

David Reimondo à la Galerie DiMeo à Paris

Interview de Mattieu Nicol, un des commissaires et responsable presse/partenariats de REVELATION, foire de photographie contemporaine

Death, Sex, Punishment and Springtime in Paris

Enchères records à New York, Vol record à Paris !

JAMES HOWARD- BLACK MONEY- London, 22 April through 21 May 2010

Débat Street Art à la NM Galerie avec ArtyParade en tant qu'intervenant !

BEN, « strip-tease intégral »

PAUL GAUGUIN, VERS LA MODERNITE

Skin Fruit: Art’s Sweeter on the Inside

Henri Michaux & Franklin Chow : traversée du temps, traversée de l’espace

Une vibration inaudible à l’oreille nue…*

Chic un dessin !

Art Paris, une foire digne d'un chenil !

Parade à l’Armory Show

Créés en 2008, les Brit Insurance Design Awards sont au Design ce que les Oscars sont au Cinéma.

Too great, Toorop !

« Turner et ses peintres » au Grand Palais : coup commercial ou véritable innovation ?

Du nouveau au Louvre ? Oui mais du contemporain !

Have a Coke for Islam! Adel Abidin exposes at the Kiasma Museum for Contemporay Art, Helsinki, Finland February 12th – April 25th 2010

Le design comme invention

Aimer avec un pinceau, éduquer avec un regard

Performance de Fabien Breuvart le soir du vernissage de Paris Photo 2009… ou « l’art brut » photographique

Ventes de New York: Sotheby's 1 – Christie’s 0,5

La Fiac 2009 : une foire enfin internationale à Paris

Feu d'artifice de Fabien Giraud et Raphaël Siboni, FIAC 2009

Avec l’éclatement de la bulle, la Frieze apparaît beaucoup moins pétillante