29 Octobre 2010

Arles en Bleu

Par Roger de Montebello (www.montebellopaintings.com)

 
Chaque automne depuis 2005, pour la Feria du Riz, la direction des arènes d'Arles demande à un créateur de décorer les arènes par une installation éphémère, le temps de la corrida goyesque. Christian Lacroix, Lucien Clergue, Jean Paul Chambas et Jean-Pierre Formica l'ont fait.
 
Cette année c'est l'artiste américaine Ena Swansea qui a relevé le défi. Le 11 septembre 2010 son installation "100 Toros noirs sur fond bleu-azur" a métamorphosé la plaza de toros antique. Par une technique de sable teinté, 100 profils de taureaux noirs, de tailles différentes, exécutés au pochoir, reposaient sur un fond bleu azur intense. Chaque centimètre carré de sable naturel était teinté soit de bleu soit de noir. Le tout formait, par le jeu de la perspective dans le dessin des taureaux, une impression de plan convexe, et par la teinte, une impression de velours.
 
 
 
 
 
 
 
Au fur et à mesure de l'avancement de la corrida, le sable teinté, remué par les taureaux et toreros, laissait peu à peu entrevoir sa couleur naturelle, qui surgissait par en dessous. Un peu à la manière d'une vielle fresque dont le mur, le salpêtre, finissent avec le temps par manifester leur présence sous-jacente, et remonter à la surface, sans pour autant éradiquer complètement la fresque. Les endroits peu foulés ont gardés, eux, leur dessins intacts jusqu'à la fin. Le public en général fut émerveillé. Seuls les vieux aficionados n'ont pas cédé au charme, car selon eux la lisibilité de la corrida était altérée.
 
Réalisée par la décoratrice Guylaine Rageboom et son atelier, cette installation éphémère d'Ena Swansea a radicalement modifié, l'espace d'un soir, les rapports chromatiques habituels de la corrida.
 
J'ai pu m'en rendre compte pinceau à la main. Habitué de la tauromachie, je parcours régulièrement les arènes pour peindre les corridas à l'huile en direct, grâce à une petite boite de peinture de voyage. Et ce soir-là je fus surpris et ébloui. Dans certains tableaux ou dessins tauromachiques de Masson j'avais déjà entrevu le potentiel chromatique d'un fond bleu, qui vient défier la dictature des tons chauds des arènes, costumes et capes (dominance habituelle des rouges, jaunes, ocres, roses etc.). Mais ce 11 septembre-là, Ena Swansea a effectivement réalisé ce rêve d'artiste.
 
Les roses, les rouges, les fuchsias, les blancs des toreros, ont pris, sur fond bleu, une toute autre apparence, une toute autre texture et richesse. Et avait on jamais vu un taureau noir sur fond noir, noir sur fond bleu?
 
Pressentant la nécessité de varier mon point de vue, à un certain moment j'ai changé de place pour peindre face au soleil. Et là, les ombres des acteurs de la corridas cessaient presque d'être des ombres portées pour devenir des reflets spéculaires et nets dans l'azur du sable, celui-ci faisant lui-même écho au bleu éclatant du ciel.
 
Ce soir-là la corrida a franchi un pas supplémentaire dans sa riche dialectique entre nature et culture. Le sable a cessé pensé, voulu. Quand reverrons-nous cela? Peut-être jamais? Peut-être demain? Mais pas aujourd'hui c'est certain.
 

Commentaires

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#0001andré robert dit | 06/04/2012 23:20
Dommage pour celui ou celle qui assistait à une course de taureaux pour la première fois. Le bleu ne s'harmonise pas avec les couleurs de la tauromachie.
Encore un "truc" d'artiste pour essayer de nous faire "participer" à l'art, ou inversement.
andré-robert

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