08 Décembre 2010

« Et à part Monet ? » : les expositions d’art du XIXe siècle à Paris

Vous n’avez pas envie d’attendre dans le froid pour entrapercevoir, en jouant des coudes, les toiles de Monet au Grand Palais ? Cela tombe bien, car en cette fin d’année, les expositions consacrées aux artistes du XIXe siècle ne manquent pas. Saisissons donc cette occasion de sortir des chantiers battus pour voir autre chose que les blockbusters impressionnistes.

 
Par Hermine Galbès
 
(Re)découvrir Jean-Léon Gérôme au musée d’Orsay
 
L’art « pompier » va-t-il enfin revenir en odeur de sainteté auprès des amateurs d’art ? Il semble que oui, car l’exposition Jean-Léon Gérôme du musée d’Orsay s’inscrit dans un vaste mouvement de réhabilitation de l’art académique du XIXe siècle. Il n’est pas exagéré de parler de « réhabilitation », dans la mesure où l’historiographie du XXe siècle a constamment opposé art moderne et art académique, ce dernier servant de repoussoir et de faire-valoir au premier. Les oppositions caricaturales sont légions en histoire de l’art, mais ne sont pas pour autant pertinentes. La traditionnelle guerre entre Ingres et Delacroix par exemple, qui donne lieu à une supposée rivalité entre dessin et couleur, est en grande partie une construction des frères Goncourt. Ces derniers, peu réceptifs à l’art du peintre de L’Odalisque, ont fortement contribué à l’élaboration du mythe de l’opposition entre art académique et art moderne. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, la modernité d’Ingres ne fait aucun doute. Les spécialistes rappellent que, si l’on devait désigner un « adversaire » à l’artiste durant sa carrière, l’académique Paul Delaroche serait bien plus indiqué pour ce funeste titre que Delacroix. Théophile Gautier, bien plus subtil dans ses jugements que les Goncourt, écrivait : « Ingres était, sans le savoir peut-être, le romantique de la ligne, comme Delacroix était le romantique de la couleur ».
Cependant, les clichés et les étiquettes ont la vie dure. Il semble que cela soit pédagogiquement plus attrayant, car les idées reçues ne nécessitent pas de grandes explications. Pourquoi s’échiner à démontrer au public l’originalité d’un artiste alors que les grands couples antithétiques de l’histoire de l’art fonctionnent si bien ? Cabanel contre Manet, Jean-Léon Gérôme contre les impressionnistes, l’art académique contre l’art moderne…
Si l’on peut comprendre que les contemporains de ces artistes se soient fourvoyés (après tout, il s’agissait alors d’enfoncer le clou pour affirmer la validité artistique de l’œuvre de tel ou tel peintre), on peut être surpris que ces vieilles querelles aient influencé durablement la réception des œuvres du XIXe siècle. Aujourd’hui, les impressionnistes l’ont définitivement emporté. On a jeté l’opprobre sur les artistes académiques qui, à force de vouloir plaire à tout le monde, ne plaisent plus à personne « parce qu’ils n’ont rien inventé ».
 
Depuis quelques années, les conservateurs et les historiens de l’art cherchent à renverser cette tendance, qui condamne à court terme la compréhension de l’art du XIXe siècle. En cela, l’exposition du musée d’Orsay arrive à point nommé.
L’axe choisi est particulièrement convaincant. Cette rétrospective oublie « l’ennemi de l’impressionnisme » pour retrouver la personnalité originale de Jean-Léon Gérôme. « L’histoire en spectacle », annonce le titre de l’exposition… La promesse est tenue. En effet, le visiteur peut découvrir des toiles littéralement spectaculaires, qui témoignent d’un grand sens de la narration. Les commissaires rappellent d’ailleurs l’influence des toiles de Gérôme sur le cinéma. Les surprises sont nombreuses. Les toiles orientalistes, inspirées par de nombreux voyages au Proche-Orient ou en Asie Mineure, montrent une facette peu connue de l’œuvre de l’artiste ; les innombrables sculptures révèlent la passion tardive du peintre pour le modelage ; L’Eminence grise, aux côtés d’autres toiles « historiques », frappe par sa théâtralité, tandis que l’enseigne « O pti cien », signée « GEROME BARBOUILLAVIT », illustre l’humour dont il pouvait faire preuve. Le tort de Gérôme est peut-être d’avoir été trop apprécié en son temps, comme en témoigne le succès de sa collaboration avec Adolphe Goupil, éditeur d’art et accessoirement beau-père de l’artiste. Paradoxalement, la réussite commerciale du peintre a été brandie comme un argument contre son œuvre, alors même que les artistes modernes utilisaient le marché de l’art pour asseoir leur reconnaissance.
 
 
Jean-Léon Gérôme, L’Eminence grise, 1873. H/T, 68,6 x 101 cm. Boston, Museum of Fine Arts.
 
 
Jean-Léon Gérôme, Enseigne pour un opticien, 1902. H/T, 86,3 x 66 cm. Signé et daté : J.L. GEROME BARBOUILLAVIT / ANNO DOMINI / 1902 ; en dessous : O PTI CIEN. Coll. part.
 
Il ne s’agit pas, par cette rétrospective, de réhabiliter Gérôme en en faisant un artiste moderne, mais de montrer que l’originalité peut se manifester en dehors de la « modernité », devenue norme contraignante. L’exposition sous-entend ainsi qu’il n’existe pas qu’une seule histoire, érigée en canon universel. Elle rappelle que l’on aurait bien du mal à distinguer vainqueurs et vaincus dans la grande histoire de l’art sans nier l’originalité de l’artiste, qu’il soit moderne ou académique. En effet, comment comprendre les modernes si l’on nie le contexte de production de leurs œuvres et leurs liens avec l’actualité artistique de leur temps ? Comment expliquer, sans dérouter complètement le public, que certains « génies » de la modernité sont également, à de nombreux égards, de grands classiques ?
 
Une fois ce constat établi, il est assez enrichissant de partir à la découverte de ce XIXe siècle protéiforme. Petit tour d’horizon des petites et grandes expositions à Paris.
 
De Giuseppe de Nittis aux tranchées de la Première guerre mondiale
 
En face du Grand Palais, vous pourrez découvrir Giuseppe de Nittis (1846-1884). Ce peintre d’origine italienne, ami de Degas et de Manet, expose au Salon parisien dès 1870. Il meurt prématurément, à l’âge de 38 ans, ce qui laisse un sentiment d’inachevé aux nombreux amateurs de son œuvre. Pour le public contemporain, il s’agit véritablement d’une découverte, puisque la dernière exposition consacrée à l’artiste remonte à… 1886. « La modernité élégante » est une expression excessivement bien choisie pour qualifier l’œuvre de ce peintre de la femme. Si l’exposition ne néglige pas les magnifiques scènes de la vie moderne produites par l’artiste, notamment durant son séjour à Londres, on retient surtout les luxueux portraits de Nittis, fenêtres ouvertes sur les alcôves des élégantes de son temps.
 
Le musée de la vie romantique propose quant à lui une exposition sur la « Russie romantique ». L’hôtel Scheffer-Renan est le lieu idéal pour se reposer loin de la foule du Grand Palais. Le musée semble figé dans une douce léthargie, et l’on a parfois peur de déranger ce silencieux repos en ouvrant une simple porte. La scénographie de l’exposition est à l’image de ce musée au charme désuet. Alors que près de quatre-vingts chefs d’œuvre de la galerie Tretiakov sont exposés – ce n’est pas tous les jours que l’on peut admirer des toiles de ce prestigieux musée moscovite en France –, le parcours offre peu d’explications. Un seul cartel précise, à l’entrée de l’exposition, que l’art russe naît véritablement au XIXe siècle, à l’occasion du tourment romantique. L’éveil du nationalisme, consécutif à la chute de l’Empire napoléonien, permet l’émergence d’une scène artistique authentiquement russe. A la suite des « premiers grands écrivains », Pouchkine et Gogol, les artistes affirment leur originalité au sein du grand mouvement romantique européen.
Mais après cette brève explication, le visiteur cherchera en vain des éclaircissements sur les toiles de Vorobiev, Kiprenski ou Chtchédrine. On est bien loin, pour une fois, de l’inflation « cartelesque » des expositions des grands musées. Inconvénients : il est possible que beaucoup de spectateurs voient sans comprendre, et ceux qui voudront en apprendre davantage ne pourront se passer du catalogue. Mais après tout, dans ce cadre intime, l’exposition favorise la proximité avec les œuvres. Il est déstabilisant de se retrouver sans la béquille que constitue le discours. Mais une fois cette appréhension surmontée, on se prend à regarder vraiment les œuvres, sans suivre une grille de lecture indiquée dans un cartel. On remarque ainsi les affinités que ces toiles partagent avec celles de leurs contemporains français. Reste tout ce qui nous échappe. Et c’est peut-être là que réside l’originalité des peintres russes.
 
 
Maxime N. Vorobiev, La Tempête. Le Chêne foudroyé, 1842. H/T, 100,5 x 131 cm. Moscou, galerie Tretiakov. © galerie Tretiakov, Moscou.
 
 
Anton I. Ivanov, La Traversée du Dniepr par Nikolaï Gogol, 1845. H/T, 61 x 91,3 cm. Moscou, galerie Tretiakov. © galerie Tretiakov, Moscou.
 
 
Nous terminerons ce parcours par un autre lieu hors du temps, et à première vue hors du cadre de notre article. Si vous vous perdez du côté du musée des Invalides, laissez-vous tenter par l’exposition « Orages de papier ». L’objet de cette manifestation est la Première Guerre mondiale, explorée notamment du point de vue de l’iconographie. Il n’est pas incohérent de l’intégrer à un parcours « XIXe siècle », dans la mesure où, à bien des égards, la Grande Guerre marque la fin du XIXe siècle, qui voit ses certitudes et ses aspirations se briser sur cette catastrophe mondiale. Cette petite exposition bien conçue nous intéresse car on peut y découvrir notamment de surprenants « journaux du front », gazettes publiées en première ligne par des poilus, bien souvent dans des abris de fortune. L’Argonnaute ou Le Lapin à Plumes, abondamment illustrés, viennent rappeler que l’image est bien davantage qu’un simple divertissement. A l’heure où beaucoup s’interrogent sur la « nécessité » de l’art, qui ne serait peut-être qu’un luxe de nantis, ces modestes feuilles, tirées quelquefois à quelques exemplaires sur du papier d’écolier, témoignent de l’importance de l’expression artistique même dans les conditions les plus extrêmes.
 
 
Le Lapin à plumes, supplément illustré du Canard Poilu, n° 8. Journal du front. Coll. BnF. © Adagp, Paris 2010.
 
« Orages de papier » trouve sa place dans notre article car cette petite exposition, qui invite à la réflexion loin de la foule, rend hommage à un art populaire trop souvent oublié des grands musées. Il est parfois nécessaire de se rappeler que l’histoire de l’art, avant d’être une recension un peu mécanique des grands « génies », est aussi une histoire profondément humaine.
 
 
Il est interdit de bousculer les bégonias : organe de défense contre la neurasthénie, le cafard, les humeurs noires dans les tranchées, n° 1. Journal du front. Coll. BnF. © Adagp, Paris 2010.
 
 
 
Informations pratiques :
« Jean-Léon Gérôme (1824-1904), l’Histoire en spectacle » jusqu’au 23 janvier 2011 au musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris, www.musee-orsay.fr
 
« Giuseppe De Nittis (1846-1884), La modernité élégante » jusqu’au 16 janvier 2011 au Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, avenue Winston Churchill, 75008 Paris, http://petitpalais.paris.fr/
 
« La Russie romantique à l'époque de Gogol et Pouchkine, chefs-d'œuvre de la Galerie nationale Tretiakov, Moscou » jusqu'au 16 janvier 2011 au musée de la Vie romantique, hôtel Scheffer-Renan, 16 rue Chaptal, 75009 Paris, www.vie-romantique.paris.fr
 
« Orages de papier, la grande guerre des médias » jusqu’au 16 janvier 2011 au musée d’histoire contemporaine-BDIC, Hôtel national des Invalides, galerie valenciennes, 129 rue de Grenelle, 75007 Paris, www.bdic.fr

Commentaires

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#0001Jessica dit | 09/12/2010 11:38
Excellent papier. merci Hermine !
#0002Arthur dit | 18/12/2010 15:57
Merci pour toutes ces infos !

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