20 Octobre 2011

Munch moderne

Par Julien Beauhaire

 
Loin de l’image usitée de peintre symboliste romantique et introverti du XIXe siècle, le centre Pompidou consacre jusqu’au 9 janvier 2012 une rétrospective à Edvard Munch, Edvard Munch, l’œil moderne. Pour la première fois, l’auteur du Cri est présenté comme un peintre photographique et filmique, en totale correspondance avec le XXe siècle.
 
 
Solen [Le Soleil], 1910-13, Huile sur toile, 162 x 205 cm © Munch Museum / Munch-Ellingsen Group / BONO 2011 © Adagp, Paris 2011
 
 
Parangon de la peinture du XIXe siècle, tourmentée, d’intérieur, symboliste, intimiste, romantique, terrifiante, introvertie, torturée à la folie alcoolique. On a tout dit de Munch, tout commenté. Son œuvre phare, Le Cri (1893), Joconde norvégienne, est mondialement connue. Tellement, qu’elle ne voyage plus, pour des raisons de sécurité, et demeure dorénavant à Oslo. Que le visiteur de la rétrospective qui lui est consacrée au centre Pompidou, ne s’attende pas à la contempler. Qu’il n’escompte pas non plus retrouver le Munch qu’il pense connaître. Pas moins de 140 œuvres dont près de 60 peintures, 50 photographies, une rare sculpture et des films sont là pour le surprendre. Qu’on se le dise : Munch est moderne.
 
 
Protéiforme
Grâce aux prêts du Musée national d'Oslo, du musée Munch d'Oslo et du musée d'Art de Bergen, Edvard Munch est présenté pour la première fois sous le prisme protéiforme d’un artiste dont la polychromie diluée n’a d’égale que l’usage des arts qui ont bouleversé le siècle dernier : outre la peinture, la gravure et la sculpture, la photographie bien sûr et le cinéma.
Edvard Munch est mort en 1944, la même année que Piet Mondrian et Vassily Kandinsky, deux peintres universellement reconnus pour leur absolue modernité. Comment expliquer alors que l’œuvre d’Edvard Munch apparaisse, elle, plus romantique et empreinte d’un symbolisme à la Gustave Moreau ? Angela Lampe et Clément Chéroux, conservateurs au Musée national d’art moderne et commissaires de l’exposition, ont imaginé ici douze sections, comme douze indices scéniques vantant au contraire la modernité du peintre norvégien.
 
 
Compulsif
Nombreuses sont les œuvres d’Edvard Munch à avoir été copiées, reprises et sources de variations. Dès la première salle, on admire Puberté (1894), Le Baiser (1897), Vampire (1893), ou Les Jeunes Filles sur le pont (1901) qui posent, avec acuité et avant tout le monde, la question de la reproductibilité de l’œuvre d’art.
 

 
Puberté © Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design, Oslo, Norvège © Adagp, Paris 2011
 
Au fil des ans, Munch s’essaie à différents schémas de composition, toujours avec les mêmes sujets principaux, si bien qu’à force, et sous un effet cathartique, les motifs finissent par s’imposer d’eux-mêmes. Fasciné par ces derniers, Munch les décline en quelques mois sur près d’une dizaine de versions pour son Vampire et sur six pour son Enfant malade (1886). Le geste devient répétitif. Compulsif. Jusqu’à en diluer la couleur, en estomper les frontières et faire courir les ondulations.
 
 
Du photographique et du filmique
En 1930, interviewé par Hans Tørsleff, Edvard Munch déclare : « J’ai beaucoup appris de la photographie. J’ai une vieille boîte avec laquelle j’ai pris d’innombrables photos de moi-même. Cela donne souvent d’étonnants résultats. Un jour lorsque je serai vieux, et n’aurai rien d’autre de mieux à faire que d’écrire mon autobiographie, alors tous mes autoportraits ressortiront au grand jour.» Plusieurs dizaines de photographies d’Edvard Munch sont ainsi présentées dans leur autonomie. On y voit son univers, mais également de surprenants autoportraits pris d’une main et à bout portant. Inédit à l’époque et extrêmement avant-gardiste.
La photographie n’est pas chez Munch « l’humble servante », selon l’expression baudelairienne, de la peinture. On ne retrouve d’ailleurs seulement que deux motifs peints, sur les 180 pris en photo. La photographie n’est, ici, pas présentée dans son rapprochement à l’huile sur toile, mais dans la mise en scène autonome de ses propres marqueurs. Munch photographie depuis 1902 et l’impression de temps de pause ralenti, les superpositions, l’effet de transparence, le creusement des perspectives, l’image jaillissante... sont autant de techniques empruntées au sténopé et plus tard à l’argentique. Et l’on se prend, à la sortie d’une salle, à cadrer dans le viseur d’une ouverture murale les Travailleurs rentrant chez eux (1914).
On pense également bien sûr au cinéma, aux réactions d’effroi et de crainte provoquées par le jaillissement du monstre d’acier dans L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat, des frères Lumière en 1895. Si Edvard Munch connaît la photographie, il est également au fait des avancées du cinéma. Il maîtrise mieux que quiconque la dilatation spatiale, ondulant entre le proche et le lointain, les premiers plans proéminents et les mouvements des personnages vers le devant (Cheval au galop, 1912 et Travailleurs rentrant chez eux).
 
 
 
Cheval au galop © Munch Museum/Munch-Ellingsen Group/BONO 2011 © Adagp, Paris 2011
 
 
Travailleurs rentrant chez eux  © Munch Museum / Munch-Ellingsen Group / BONO 2011 © Adagp, Paris 2011
 
La presse illustrée, les rayons X (Le Soleil, 1913, joue entre les effets de transparence empruntés aux techniques de radiographie, les fréquences vibrantes et l’irisation de la lumière), le cinéma ou les photographes de rue, lui sont connus. Le peintre des tourbillons intérieurs angoissants et mélancoliques est profondément ancré dans le XXe siècle et son extérieur moderne.  « Il y a dans la peinture de Munch du photographique et du filmique », résume Clément Chéroux. Il s’agit de cadrer différemment son approche, « sans gommer la mélancolie et l’angoisse, mais en déplaçant le projecteur vers l’inscription dans son temps ».
 
Met en scène
Peintre du moderne et peintre moderne, Edvard Munch aime aussi le théâtre. Ses personnages sortent de la toile et la distance entre le spectateur et la scène s’en trouve quasiment abolie. Influencé par le dramaturge suédois August Strindberg, qu’il fréquente à Berlin dans les années 1890, et par le metteur en scène autrichien Max Reinhardt, pour lequel il réalise en 1906 et 1907 des croquis, Edvard Munch conçoit la toile comme un espace scénique identique à une pièce cloisonnée, simplement ouverte sur le public. Entamée en 1907, la série des Chambre verte illustre cette vision. Elle laisse place également à un éclairage théâtral de sa peinture. Munch va plus loin dans la mise en scène et, en 1905, de son altercation avec le jeune peintre Ludvig Karsten, il rejoue la bagarre sur une série de tableaux retraçant les différentes étapes de cette dispute.
 
Vers 1930, alors qu’Edvard Munch souffre d’une hémorragie à l'œil, sa peinture devient plus abstruse et perméable (Autoportrait. Entre l'horloge et le lit, 1943). Dans la dernière salle de l’exposition, se détache un autoportrait poignant, peint quelques jours avant sa mort, laissant deviner une ombre derrière sa stature. Cette même ombre qui figurait en retrait de la Puberté cinquante ans plus tôt.
Épanadiplose picturale assumant son inscription dans une modernité totale.
 
 
Edvard Munch, l’œil moderne, au centre Pompidou, jusqu’au 9 janvier 2012


Edvard Munch, L'Oeil moderne par centrepompidou

Commentaires

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#0001Hermine G. dit | 20/10/2011 20:26
Très bon article, très très bien écrit.

Mais vous semblez considérer que le symbolisme n'est pas "moderne", et j'ai l'impression d'y voir un jugement de valeur...

Ne peut-on pas plutôt parler de "l'avant-gardisme" de Mondrian et Kandinsky, plutôt que de "modernité" ? Vous me direz, tout dépend de l'acception que l'on donne à la "modernité", notion traitée un peu légèrement de nos jours.

Encore bravo pour cet article.

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