20 Octobre 2011

La photographie s’expose

Par Julien Beauhaire

 
 
Trois maîtres de la photographie sont actuellement exposés à Paris. Diane Arbus, au Jeu de Paume, ainsi que Martine Franck et William Klein à la Maison européenne de la photographie. Trois raisons de revisiter l’argentique et le noir et blanc.
 
« Je crois vraiment qu’il y a des choses que personne ne verrait si je ne les photographiais pas », se justifiait Diane Arbus. Quarante ans après sa disparition, la photographe new-yorkaise fait l’objet d’une très belle rétrospective au Jeu de Paume, à Paris.
 
 
New York
Née en 1923 et mariée à un photographe, Diane Arbus attend les années 1955 et 1957 – période où elle suit les cours de la photographe Lisette Model – pour prendre son indépendance artistique. Elle troque en 1962 son argentique 24x36 (35 mm) pour le moyen format du mythique Rolleiflex 6x6, volontairement non recadrées. Les deux premières salles de l’exposition retracent d’ailleurs cette mue, où, au passage, le grain s’affine et le cadrage devient plus direct et franc. Ensuite, durant plus de dix ans, son style s’impose à tous, par-delà même ce jour de juillet 1971 où elle met fin à ses jours.
Reste un choc visuel. Une œuvre anthropologique crue et assurément précurseur, constituée de figures américaines – des New-Yorkais plus précisément – bien loin des stéréotypes de la beauté plastique, imposée par l’U.S. way of life.
 
 
Enfant avec une grenade en plastique dans Central Park, New York 1962 © The Estate of Diane Arbus
 
 
Plus de deux cents clichés ouvrent une galerie de portraits inédite de personnages capturés dans la rue, puis chez eux : des couples, des jumeaux, des enfants, des nudistes, des travestis, des forains, des trisomiques, des endimanchés, des prolos. Bref, tout ce qui constitue le marginal de l’humanité. Tout ce qui ne se laisse pas voir facilement et qui sort de la normalité formatée. Ceux que Diane Arbus nomme elle-même les « aristocrates » car « ils ont déjà passé leur épreuve pour la vie ».
On pense bien sûr au travail ultérieur de Nan Goldin et on sort de là bouleversé, avec en mémoire cette ultime citation de la photographe : « On peut leur [les photographies] tourner le dos, mais quand on revient, elles sont toujours là en train de vous regarder. »
 
À quelques stations de métro de là, la Maison européenne de la photographie expose Martine Franck à travers une commande passée dans le cadre de la série « Étranges Étrangers ».
 
 
Paris
Une soixantaine de portraits de peintres et sculpteurs installés à Paris depuis 1945 occupe les murs. Ils sont nombreux, connus ou moins connus ici, à s’être laissé prendre au jeu de la pause en atelier, « depuis 1965 et sans trop hésiter », précise de sa douce voix posée la photographe. Lui ont ainsi fait confiance : Pierre Alechinsky, Fernando Botero, Marc Chagall, Gao Xingjian, Barthélemy Toguo, Diego Giacometti, Anselm Kiefer, Ousmane Sow, Zao Wou Ki ou Rebecca Horn, qui « ont en commun d’avoir un jour désiré Paris, d’y avoir fait œuvre, et de lui être resté, d’une manière ou d’une autre, profondément attachés », explique Germain Viatte qui signe le livre qui accompagne l’exposition.
 
 
Rebecca Horn, 2003 © Martine Franck - Magnum Photos
 
 
De ses doigts effilés sur le boîtier de photographie, celle qui participa à la fondation de l’agence Viva en 1972, avant de rejoindre Magnum en 1983 et de présider, depuis 2004, la Fondation Henri Cartier-Bresson, parvient à saisir l’artiste dans son intérieur ou selon la pose qui le caractérise. Si bien qu’on ne sait plus à la fin qui du modèle ou du photographe est l’artiste. Le cadrage est construit, la lumière idoine et les attitudes simples et révélatrices du travail des sculpteurs ou peintres. Et de la pose statique naît progressivement la sensation chez le visiteur d’être habité par ces figures de l’art du XXe siècle.
 
 
Martine Franck, Venus d’ailleurs, peintres et sculpteurs à Paris depuis 1945, texte de Germain Viatte, Imprimerie nationale Éditions, 156 pages, édition anglaise, 45 €.
 
 
 
Rome
À l’étage supérieur de l’hôtel particulier, rue de Fourcy, le décor change pour s’ouvrir sur l’Italie. En 1956 William Klein souhaite rejoindre le cinéma et Federico Fellini qu’il adule. Prétextant lui offrir son livre – alors que le cinéaste italien l’a déjà sur sa table de nuit ! –, il est invité la même année comme assistant réalisateur sur Le Notti di Cabiria (Les Nuits de Cabiria). Quelques mois auparavant, le photographe a publié New York 1954-1955, un des livres les plus importants de l'histoire de la photographie, qui subjugue autant qu’il révolutionne la pratique de la photographie.
Ainsi, le jeune Américain débarque à Rome, mais des problèmes techniques ralentissent le démarrage du film. William Klein, appareil autour du cou, en profite pour explorer la ville muséale, épicentre des vestiges de l'Empire romain, trois ans avant La Dolce Vita. Pourtant ce qui intéresse le photographe, ce n’est pas tant le Colisée ou le Forum que le spectacle populaire et crasseux de ce qui se trame au fond des ruelles, des occupants des banlieues et des nouveaux quartiers, des publicités, ou des figurants de Cinecittà. Là encore, pour raconter la ville, William Klein sort du studio, va dans la rue, au plus près du peuple, faisant de la sorte descendre les modèles.
 


 
Piazzale Flaminio, Rome, 1956 © William Klein
 
 
Pour arpenter l’héritage historique et le poids écrasant « d’un passé si encombrant », explique Alessandra Mauro, commissaire de l’exposition, William Klein suit Pier Paolo Pasolini, Ennio Flaiano ou Alberto Moravia. Ainsi, fort de ses guides qui lui fournissent des clés de lecture inédites et plus de dix ans après Roberto Rossellini, il ouvre les portes de Rome. Et dès la première salle, le visiteur prend acte de la déambulation romaine. Les formats sont géants, le grain du noir et blanc énorme, les cadrages privilégient le grand angle, les contrastes et la saturation impressionnent. William Klein a bien appliqué les leçons de Capa : il shoote au plus près du motif, quitte à bouger.
De ces pérégrinations découlera en 1959 un livre, Roma. Suivront Moscou, Tokyo, et bien plus tard  Paris. Et de Rome, le maestro Fellini pourra dire : « Rome est un film et Klein l’a réalisé ».
 
 
 
Diane Arbus, au Jeu de Paume, jusqu’au 5 février 2012.
Martine Franck, Venus d’ailleurs, peintres et sculpteurs à Paris depuis 1945, à la Maison européenne de la photographie, jusqu’au 8 janvier 2012.
Rome + Klein, à la Maison européenne de la photographie, jusqu’au 8 janvier 2012.
 
 
 
Sans oublier…
 
Paris Photo : Pour sa 15e édition, Paris Photo expose 117 galeries, originaires de 23 pays, ainsi que 18 éditeurs spécialisés. Outre les plus grandes signatures de la photographie du XIXe, XXe et XXIe, c’est la photographie africaine, de Bamako à Cape Town, qui est à l’honneur cette année. Jusqu’au 13 novembre 2011 au Grand Palais, à Paris.
 
 
Photo Levallois : L’audace est une fois encore à l’honneur de cette quatrième édition. Le festival de la photographie contemporaine privilégie les jeunes talents émergents ou déjà reconnus internationalement. Jusqu’au 17 décembre 2011 à Levallois.
 
 

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