27 Mars 2012

Et Helmut Newton créa la femme

par Julien Beauhaire

 
Crus, glamours, érotiques ou drôles, les clichés d’Helmut Newton tantôt brillent et séduisent, tantôt choquent, mais le plus souvent réinventent la femme.
 
Certes, il y a les mises en scène d’éphèbes huilés autour de bassins sous le soleil écrasant de la Californie. Certes, il y a les portraits masculins, comme celui de Jean-Marie Le Pen jubilant entre ses dobermans, de Dali grimaçant ou de la famille Wildenstein mâles. Mais il y a surtout les femmes. Ou plutôt la femme, parfois dénudée, parfois rhabillée, et dont la bichromie du noir et blanc ausculte le corps comme rarement auparavant. Le photographe Helmut Newton (1920-2004), comme Yves Saint Laurent à sa manière, a témoigné toute sa vie d’un amour pour la femme : « Le plus beau vêtement d'une femme, c'est sa nudité. » Et le Grand Palais lui rend un vibrant hommage jusqu’au 17 juin dans ses nouvelles galeries, à travers 250 tirages originaux ou vintage.
 
Sulfureuse
C’est la rétrospective inédite de l’un des plus grands photographes portraitistes du XXe siècle que tout le monde attendait en France. On entend déjà siffler les épithètes à la vue des immenses clichés de l’artiste –pour la quasi exclusivité des commandes de magazines, Vogue, Stern, Elle, etc. – : frivole, érotique, intimiste, pornographique, chic, désirable... La photographie d’Helmut Newton est assurément sulfureuse. On y voit des bourgeoises perverses, des dames du monde aux attitudes lubriques, des soumises et des dominatrices. On y perçoit l’humour et la joie.
C’est en 1932 que le petit Berlinois Helmut Neustädter s’essaie à l’argentique. Les lois juives de Nuremberg et les exactions nazies poussent le jeune homme à rejoindre Singapour et l’Australie en 1938. Là, parallèlement à son engagement dans l’armée australienne, il exerce la photographie mondaine et fréquente les palaces. De quoi s’habituer au luxe, aux smokings, aux mondanités et aux femmes « de la haute ». En 1948, Helmut Newton, nouveau citoyen australien, épouse son modèle June Brunell, non sans la prévenir : « La photographie sera toujours ma priorité. Tu ne viendras qu’en seconde position. » Entre Melbourne et Paris, il enchaîne les contrats avec le magazine Vogue local. En 1964, il publie pour le magazine Queen une série de photographies de la collection Courrèges. Scandale chez Vogue qui le licencie – pour le réengager quelques années plus tard. Les années passent et le succès grandit. Cinq ans après un infarctus en 1971, il publie White Women / Femmes secrètes. Le « porno chic » est né. Un oxymore qu’Helmut Newton accepte sans rechigner. « Il adorait ça », précise de sa voix tonique June Newton, sa femme, commissaire de l’exposition. À la fois muse, photographe (cf. encadré) et épouse, elle dément énergiquement tout sentiment de jalousie à l’endroit des beautés dénudées que capturait son mari. « Helmut était un homme rare, drôle, à la fois sarcastique et joueur. Un mari gai et joyeux. C’est ce qui me manque le plus. »
 
 
Autoportrait avec June et modèles, Paris, 1981 © Helmut Newton Estate
 
 
Nus
En 1981, il expose ses « Grands Nus » à la galerie Templon à Paris, inspirés par les photographies anthropométriques qui immortalisèrent la bande à Baader. On y voit d’immenses femmes dans le plus simple appareil, s’avançant vers la sortie du cadre. « C’est l’irruption du militarisme prussien dans l’univers de la mode. Détourner l’appareil de la violence, l’uniforme, le cuir, le casque à pointe pour le mettre au service de la beauté », explique Pascal Bruckner dans le catalogue de l’exposition*. L’habit n’est qu’un prétexte, un simple cadre qui ne demande qu’à être ôté. Sa vraie matière, c’est la chair humaine, le nu.
Les clichés de Newton réclament-ils une double lecture ? Pas certain. L’histoire est là, simple, s’offrant à nos yeux. Sans fioriture ni ajout. « Rien n’a été retouché, rien n’a été modifié par des moyens électroniques. J’ai photographié ce que j’ai vu », raconte-t-il. Et si les références abondent (Fritz Lang, Erich von Stroheim ou Billy Wilder pour le cinéma, mais aussi des photographes concurrents ou des écrivains), Newton innove surtout par la sublimation de la femme. Il la (re)met debout quand d’autres l’allongent (Nan Goldin), la contorsionnent (Nobuyoshi Araki) ou l’évaporent (David Hamilton), et s’extasie sur leurs jambes interminables et le mouvement courbés de leurs cuisses lorsqu’elles descendent les marches d’un escalier (Cindy Crawford, Vénus de Monaco pour Vogue, novembre 1991). Le porno n’est ici pas de mise. Bien plus dans la découpe d’un poulet, cuisses écartées par des mains féminines baguées de pierres précieuses (Vogue France, Paris, 1994). Vulgaire ? Et alors ? Helmut Newton s’en félicite même : « J’adore la vulgarité. Je suis très attiré par le mauvais goût, plus excitant que le prétendu bon goût qui n’est que la normalisation du regard. Si je cherche la vérité d’un point de vue, je ne vais pas me conformer à ce que l’art accepte ou non. Les mouvements sado-maso, par exemple, me paraissent toujours très intéressants ; j’ai en permanence dans le coffre de ma voiture des chaînes et des menottes, non pas pour moi, mais pour mes photos. » Pour la maison Hermès, il photographie une fille à quatre pattes surmontées d’une selle de la marque.
 
 
Buste aux liens, Ramatuelle, 1980 © Helmut Newton Estate
 
 
Révolution sexuelle
Pendant des décennies, Helmut Newton continue de shooter les grands de ce monde et les modèles féminins. Jamais les mêmes femmes, mais souvent la même. Le même style. « La prochaine était toujours la meilleure », précise June. Ce petit bout de femme à la frange marquée se moque bien des critiques et des féministes. « Le plus souvent, elles étaient jalouses et neuf sur dix auraient adoré être prises de la sorte en photo. » En réalité, en rendant une âme à un simple nu anatomique, l’artiste est parvenu à photographier la révolution sexuelle.
Le 23 janvier 2004, victime d’une attaque cardiaque, il plante sa Cadillac à la sortie du Château-Marmont à Hollywood. Tout un symbole. Le palace de Sunset Boulevard, filmé par Sofia Coppola dans Somewhere, a été l’écrin théâtral de parties hors-normes organisées par le couple Newton.
Durant plus de soixante-dix ans, Helmut Newton a définitivement cassé les tabous et pénétré les territoires photographiques honnis jusque-là. Des territoires que bon nombre d’artistes se sont empressés de suivre. « Il a fait ce qu’il voulait », aurait pu être son épitaphe. Comme un dernier éclat de rire.
 
 
Catherine Deneuve, Esquire, Paris, 1976 © Helmut Newton Estate
 
 
Helmut Newton au Grand Palais, jusqu’au 17 juin 2012.
 
·       Catalogue de l’exposition dirigé par Jérôme Neutres. Textes de José Alvarez, Pascal Bruckner et Jérôme Neutres (Éditions de la Réunion des musées nationaux - Grand Palais, 253 pages, 35 €).
 

 
 
 
À lire
 
La seule femme
Qui est Alice Springs ? C’est tout simplement l’autre signature en forme d’hommage à l’Australie natale de June Newton, l’épouse d’Helmut Newton, elle aussi photographe depuis plus de quarante ans et commissaire de l’exposition au Grand Palais consacré à son mari. Photographs est un recueil de portraits mémorables. June Newton parvient à saisir charisme et aura de son modèle, effaçant par là même la distance focale avec le lecteur.
Photographs d’Alice Springs (Taschen, 144 pages, 29,99 €).
 
 
 
La bible
Les éditions Tachen rééditent Sumo, le titanesque hommage au photographe. Le livre monument de 34,5 kg, édité à 10 000 exemplaires et dont un exemplaire a atteint 620 000 marks (317 000 €) à l’époque en salle des ventes, a laissé place à une version light : 464 pages (!) pour tout savoir du sulfureux photographe, le tout livré sur son socle de lecture.
Sumo, revised by June Newton (Taschen, 464 pages, 99 €).
 
 
 


 
Sans oublier :
 
-        Degas mis à nu comme rarement. Du nu académique antique et figé aux danseuses en mouvement, en passant par les dénudées des maisons closes, Edgar Degas utilise le nu pour innover et se rapprocher des avants-gardes du XXe siècle. L’exposition monographique Degas et le nu au Musée d’Orsay rend hommage aux corps jusqu’au 1er juillet.
 
-        Une toile légendaire, un monogramme mythique, des malles du plus grand luxe et des collections ensorcelantes, l’histoire de Louis Vuitton créateur éponyme et celle de son directeur artistique Marc Jacobs étaient faites pour se raconter ensemble. C’est chose faite avec Louis Vuitton – Marc Jacobs au musée des Arts Décoratifs jusqu’au 16 septembre à travers une luxueuse scénographie digne des plus beaux podiums de défilés. 
 
-       
-        Quand la représentation artistique humaine laisse place à celle de l’animal, cela donne une exposition inédite, orchestrée par Emmanuelle Héran, qui fait de la bête le seul et unique sujet quel que soit le médium utilisé. La beauté animale au Grand Palais, jusqu’au 16 juillet, comme la beauté humaine, à travers le dessin, la peinture, la sculpture ou la photographie, replonge le visiteur dans le milieu naturel. L’occasion de revoir quelques-unes des plus belles œuvres de Géricault, Hoffmann, Muybridge, Delacroix, Barye ou Pompon.
Bestiaire, cauchemars, histoire de l’Ancien Régime, écologie… la représentation animale dans l’art, parce qu’elle est tour à tour curieuse, effrayante, instructive ou alarmante, nous rappelle avant tout d’où nous venons et où nous allons.
 
 
Théodore GERICAULT (1791-1824), Tête de lionne, vers 1819, huile sur toile, 55 x 65 cm. Paris, musée du Louvre, département des peintures © Service presse Réunion des musées nationaux - Grand Palais / Christian Jean 
 
 
 


Helmut Newton, l’exposition – L’artiste et son... par Rmn-Grand_Palais

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