29 Octobre 2013

Rendez-vous en terre inconnue

Par Julien Beauhaire
 
 
Sebastião Salgado rentre d’un voyage de huit ans aux confins du monde originel et pose bagages et clichés à la Maison européenne de la photographie. Deux cent quarante-cinq de ses tirages révèlent pendant encore deux mois la splendeur insoupçonnée de notre terre.
 
 
« Excusez-moi de parler écologie et économie. Vous savez, mon langage à moi, c’est la photographie », répond Sebastião Salgado de sa voix douce aux journalistes venus en nombre à la maison européenne de la photographie lors de la présentation presse. Jusqu’au 5 janvier 2014, dans le bâtiment de la rue de Fourcy résonnent tous les superlatifs : plus grande exposition de l’année, plus ambitieux projet photojournalistique en noir et blanc avec deux cent quarante-cinq tirages exposés, un travail épique de huit ans issu d’une trentaine de voyages à travers le monde, un « hommage sans précédent à notre planète », annoncé depuis des mois. Le photographe présente Genesis, sorte de Pentateuque moderne qui promet une rencontre inédite avec ces « quelque 46 % de la planète qui vivent encore au temps de la Genèse ».
 
Projet fou
Star du photojournalisme, le Brésilien, aujourd’hui âgé de 69 ans, a commencé sa carrière comme économiste, avant de devenir photographe professionnel en 1973. Il collabore jusqu’en 1994 avec les agences Sygma, Gamma et Magnum Photos, puis fonde avec sa femme Lélia Wanick Salgado, Amazonas Images. Outre ses parutions dans la presse, il publie notamment La main de l’Homme (1993), Exodes et Les Enfants de l’exode (2000). Son attirance pour les pays du Sud, les plus démunis et tous les travailleurs de la terre (les mines d'or de Serra Pelada au Brésil) justifient déjà ses clichés en noir et blanc au contraste saisissant.
En 2004, il entreprend un projet fou, Genesis : aller au plus loin du globe – « Pra lá de onde o vento faz a curva » - « Si loin que c’est là que le vent peut revenir », selon le proverbe brésilien –, à la recherche des dernières communautés humaines et animales, ainsi que des paysages ultimes, pas encore altérés par la main de l’homme moderne. Tel Fitzcarraldo parti en pleine Amazonie à la poursuite du rêve insensé de construire un opéra où se produiraient Caruso et Sarah Bernhardt, Salgado s’échappe du monde contemporain. Huit ans plus tard, il revient présenter cet état de connaissance de la planète et sa perception de notre relation à la nature. « J’ai découvert que toutes les espèces sont rationnelles », explique-t-il.  
 
 
Les femmes du village zo’é de Towari Ypy ont l’habitude de se teindre le corps avec un fruit rouge, l’urucum ou roucou (Bixa orellana), qui sert aussi à la cuisine. État de Pará, Brésil, 2009.
© Sebastião Salgado
 
Impression rétinienne
Alors bien sûr il y a l’empreinte typique de l’artiste qui séduit ou irrite. Ses animaux (éléphant de mer, tortue, iguane, baleine, éléphant et manchot) croqués comme des humains (femmes Mursi et Surma d’Ethiopie, Indiens Waura du Mato Grosso brésilien ou Zo’é du Para, San ou Bushmen du Bostwana, Nénètses de Sibérie), le plus souvent balayés par la lumière électrique d’un ciel chargé et saturé. Mais aussi, l’hypercontraste entre le noir et le blanc, les contrejours aveuglants, le lyrisme déchirant, ainsi que l’omniprésence des clairs-obscurs – l’artiste explique ces visions caravagesques, « cette impression rétinienne », par la lumière éblouissante du soleil lors de son réveil à l’ombre des arbres de la vallée du Rio Dulce.
L’accrochage de l’exposition occupe la totalité de l’hôtel Hénault de Cantobre et privilégie le voyage géographique à travers les confins du Sud, les Sanctuaires naturels, l’Afrique, les Terres du Nord, l’Amazonie et le Pantanal, là où la nature, celle du monde des origines, règne encore seule. « L’exposition constitue un hommage à la fragilité d’une planète que nous avons tous le devoir de protéger », conclut son double, Lélia Wanick Salgado, avec laquelle il travaille désormais à la reforestation d’une partie du Brésil, via leur ONG Instituto Terra. Plus qu’une aventure photographique ou un voyage écologique, une mission humaniste.
 
 
Iceberg entre l’île Paulet et les îles Shetland du sud dans la mer de Weddell. Péninsule Antarctique, 2005
© Sebastião Salgado
 
 
Jusqu’au 5 janvier 2014 à la Maison européenne de la photographie.
Et jusqu’au 18 janvier 2014 à la Galerie Polka.
 
 
Pour aller plus loin :
 
Genesis par Taschen
Seule la maison Taschen pouvait donner à voir, lire et entendre la manière dont la nature a parlé à Sebastião Salgado. En collaboration étroite avec l’artiste et sa femme Lélia, l’éditeur allemand publie deux ouvrages indispensables de l’aventure Genesis.
Le premier, grand public (520 pages, 49,99 €) présente une sélection de photographies de l’artiste, organisées en cinq chapitres géographiques (Aux confins du Sud, Sanctuaires, Afrique, Terres du Nord et Amazonie et Pantanal).
 
 
Une splendide édition limitée (704 pages en deux volumes, 3 000 €), conçue et réalisée par sa femme et collaboratrice, offre à voir les grands formats pensés cette fois comme un portfolio. Un porte-livre conçu par Tadao Ando complète cette version de collection, limitée à 2 500 exemplaires. À noter que cinq éditions de luxe, limitées à 100 exemplaires chacune, parachève également le panorama des publications.
  
© Taschen
 
 
De ma terre à la Terre
Témoignage inédit de l’épopée Genesis qui a duré huit ans, De ma terre à la Terre est une réflexion personnelle de Sebastião Salgado sur son engagement (Exodes en 2000) et ses convictions de photographe. De quoi suivre, hors des salles d’exposition, l’artiste et sa femme Lélia durant leur périple. « Ma photographie, ce n’est pas un militantisme, ce n’est pas une profession. C’est ma vie. », conclut-il.
De Sebastião Salgado et Isabelle Francq (Presses de la Renaissance, 178 pages, 16,90 €).
 


Visite guidée : "Genesis" de Sebastião Salgado... par telerama

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