22 Novembre 2009

De chair et d'argent : un record pour une photographie de nu d'Atget

par Jeanne Calmont

Sotheby's, Paris.

Pendant la durée de Paris Photo au Carrousel du Louvre, nombreuses furent les ventes aux enchères où la photographie était à l'honneur. L'une d'elles fut particulièrement remarquable : celle qui s'est tenue le 20 novembre dernier chez Sotheby's (Paris). Remarquable, cette vente qui a totalisé 1 997 863 euros, le fut comme l'est une première : première vente entièrement consacrée à la photographie organisée dans les locaux parisiens de la maison de ventes anglo-saxonne. Remarquable, elle le fut également au regard de la cote des auteurs des photographies mises en vente et de la rareté de nombre d'entre elles, constituant un panorama inédit de la création photographique des XIXème et XXème siècles.

A côté d'oeuvres d'Irving Penn (Mouth, New York, 1986: 138 750 euros), d'Helmut Newton (Sie kommen, 1981 : 150 750 euros), des Becher (Châteaux d'eau, 1974 : 53 550 euros), de Mapplethorpe (Lisa Lyon, 1962 : 40 350 euros) ou encore de Koudelka (Jarabina, Czechoslovakia, 1963 : 11 250 euros), un ensemble de quartoze tirages albuminés d'Eugène Atget (1857-1927) figuraient parmi les incunables de la modernité visuelle.

« Posséder tout Paris ». Tel était l'objectif de celui qui, à partir de 1897-1898, commence à photographier le vieux Paris. Alors que le programme de rénovation urbaine lancé par Haussmann se poursuit au rythme des expositions universelles et que les enseignes électriques des grands magasins s'alignent sur les avenues, Atget enregistre une topographie et un pittoresque appelés à disparaître : passages, cours intérieures, ruelles étroites et sinueuses, enseignes, échoppes, kiosques... En 1910 et 1912, sur le même mode opératoire, il étend son travail d'inventaire aux banlieues et à ceux qui les peuplent, camelots et autres chiffonniers. Les séries des Fortifications, Intérieurs parisiens et Voitures attelées de Paris confirment son ambition et complètent la vision rigoureusement conservatoire de ce qui ne va pas tarder à n'être plus. Adjugées entre 7 500 et 75 150 euros, six photographies participent de ce projet. Parce qu'elles témoignent d'un temps étranger à la modernité galopante d'une part, de la démarche du photographe et infatigable marcheur d'autre part, elles sont à tous points de vue (du sujet comme de la forme), exemplaires de son oeuvre.

D'Atget, les photographies de nus sont moins connues parce que moins nombreuses, moins exposées et commentées. Pour preuve, la photographie d'un nu masculin adjugée 60 750 euros constitue à ce jour la seule photographie et le seul tirage du genre répertorié. Rayé sur le négatif, le visage de l'homme n'est pas le sujet. Le sujet des nus, ce sont les poses. Les femmes des maisons closes de la rue Asselin et des quartiers populaires de Paris sont moins des modèles de vertu que des modèles purement formels. Prises dans les années 1921 et 1925-1926, peu académiques mais efficaces, ces photographies pourraient bien faire partie de ce qu'Atget appelait lui-même des « documents pour artistes » vendus, entre autres fleurs et paysages, à Utrillo, Braque, Derain.... Il en est ainsi de la commande de nus qu'il reçoit d'André Dignimont (1891-1965), peintre et illustrateur des Farces et moralités (Octave Mirbeau), de La Muse gaillarde (Raoul Ponchon), de La Vagabonde (Colette)... A la vue de ces corps aimables et provocants par fonction, il est difficile de résister au plaisir de citer Colette, évoquant ses relations avec le commanditaire : « Quand je veux me trouver seule face à vous […] je dis pardon à votre doux bétail féminin, je tourne à l'angle d'une maison vide dont la persienne bat, paisiblement tâchée de sang, et je vous rencontre penché sur un cul-de-lampe fleuri [...] ». Bien nues, les fesses du modèle du lot n°15 estimé 30 000 - 40 000 euros ont déchainé les passions. Adjugées 444 750 euros, elles ont dépassé de plus de 300 000 euros le précédent record atteint (en 2007) pour une photographie d'Atget. Adjugé 15 000 euros (en dessous de l'estimation basse), le lot n°16 avait, entre autres intérêts, celui de représenter le dos d'une femme accroupie dont Man Ray possédait un tirage.

Il faut en effet rappeler combien la postérité d'Atget doit aux surréalistes, à Man Ray et à son assistante en particulier. Après qu'elle a fait l'acquisition de la majeure partie de ses photographies, albums, répertoires et négatifs (en 1928) et avant qu'elle ne revende le fonds au MOMA (en 1968), Bérénice Abbot a largement contribué à la reconnaissance de l'oeuvre d'Atget aux Etats-Unis. Si c'est un fait, comment expliquer l'intérêt que lui portèrent les avant-gardes européennes des années 30 ? Tandis que les artistes de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité) voient dans son travail sériel, systématique et utilitaire, l'inauguration d' un « regard moderne sur l'objet » (Walter Benjamin in Petite Histoire de la Photographie, 1931), les surréalistes sont les premiers à ne pas le considérer seulement comme un travail objectif et documentaire. A l'époque où Man Ray fait paraître anonymement trois de ses clichés dans la septième édition de La Révolution surréaliste (1927), Robert Desnos écrit qu'Atget voit « avec un oeil qui mérite les épithètes de sensible et de moderne » et que son esprit est « de la même race que celui de Rousseau le Douanier ». Fragments d'une réalité aussi décalée que « la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie » (Isidore Ducasse dit Comte de Lautréamont in Les Chants de Maldoror, 1869), les porches, vitrines et éléments d'architecture photographiés et compilés par Atget sont, de ce point de vue, les jalons d'un imaginaire primaire. D'un archaïsme esthétique et technique maîtrisé (au Rolleiflex que lui a offert Man Ray, il préfère la chambre à soufflet 14 x 18 de ses débuts), les photographies d'Atget n'ont pas fini de passionner.


N.B. : prix indiqués frais de vente compris.

Bibliographie : Atget, une rétrospective (catalogue d'exposition), sous la direction de Sylvie Aubenas et Guillaume le Gall, Paris, BnF, 2007.

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