18 Novembre 2009

Un beau meuble pour deux ébénistes

par Jeanne Calmont

Blanchet et Associés, Paris

Estampillé Roger van der Cruse (RVLC) dit Lacroix (1727-1799), un imposant meuble d'entre deux estimé 40 000 - 50 000 euros était mis en vente le 18 novembre dernier chez Blanchet et Associés (Paris)*.

Composé de deux portes centrales à ressaut dissimulant trois rangs de tiroirs sans traverse, il est encadré par deux casiers en léger retrait sur une longueur totale de 185,5 cm. Caractéristique du style Louis XVI, cette pièce l'est quant à la forme générale rectiligne du meuble. Les montants, droits, ont supplanté à l'époque Transition (1750-1774) les corps bombés des meubles du style rocaille en vogue sous la Régence (1715-1723) et la première moitié du règne de Louis XV (1723-1750). Ils se prolongent dans des pieds fuselés à pans coupés qui remplacent les pieds galbés du rocaille en usage jusque dans la seconde moitié du règne de Louis XV. L'association corps à pans droits (partie supérieure du meuble) et piètement (partie inférieure du meuble) simplifié placé dans l'alignement du corps supérieur est exemplaire d'un nouvel ordre stylistique qui, dès avant le début du règne de Louis XVI, participe de la redécouverte de l'Antiquité. Il se manifeste dans les arts en général, dans le mobilier en particulier, par une architecture plus rationnelle, par des proportions plus sévères, plus « mâles ».

Pour autant, tout le style Louis XVI n'est pas rectilinéaire. Une autre caractéristique tient au répertoire ornemental qui associe les acanthes et godrons de goût antique aux draperies, guirlandes et rubans qui ont la préférence de Marie-Antoinette à l'époque où elle séjourne au Hameau de la Reine. Ces motifs se déclinent dans les bronzes d'ornement dont la place, prépondérante sur les meubles de Boule (époque Louis XIV), Cressent (époque Régence) ou encore Oeben (époque Louis XV), tend à devenir plus locale. Ils se retrouvent, en l'espèce, sur la large ceinture à tiroirs qui supporte le plateau de marbre blanc Sainte-Anne (qui succède au marbre rouge du Languedoc choisi par Louis XIV pour Versailles et aux marbres de couleur du rocaille) ainsi que dans les chutes semi-circulaires des deux ventaux centraux.

Quant à la marqueterie, travail décoratif réalisé par l'assemblage et le collage de minces feuilles de bois d'essences et de couleurs variées, c'est à deux titres qu'elle doit retenir l'attention. Sur le plan de la technique, il est peut-être utile de rappeler que le procédé est proche de celui du placage qui consiste en l'application de feuilles de bois plus ou moins précieux sur le bâti de meuble et que l'ébène étant l'un des premiers bois à avoir été plaqué, il a donné son nom à la corporation de ceux qui le travaillent : les ébénistes (à distinguer de la corporation des menuisiers qui interviennent sur les bâtis des meubles ou sur les boiseries intérieures des appartements). En l'espèce, le placage de sycomore est orné de panneaux (sur les faces latérales et les ventaux centraux) de marqueterie à treillis de bâtons rompus de buis et d'ébène. Au centre des losanges, un quartefeuille, motif floral stylisé caractéristique du travail de Martin Carlin (1730-1785). De fait, alors que le meuble porte l'estampille RVLC, le motif du quartefeuille atteste l'intervention ultérieure d'un second ébéniste. De ce point de vue, le travail de marqueterie donne l'occasion de rappeler que les transformations successives du mobilier de qualité, loin d'être un fait isolé, permettent de le remettre au goût du jour et des saisons.

Le fait étant sinon avéré, du moins très probable, il convient de revenir sur les deux ébénistes qui sont intervenus sur le meuble : Roger van der Cruse dont le meuble porte l'estampille et Martin Carlin qui l'a en quelque sorte signé en l'ornant d'un motif emblématique. Beau frère de Jean-François Oeben dont il subit l'influence, RVLC a fourni plusieurs demeures royales. La variété de sa production s'explique par le fait qu'il a travaillé pour de nombreux marchands-merciers, commerçants en mobiliers et objets de décoration qui jouent sous l'Ancien Régime un rôle essentiel dans l'orientation des modes. De manière générale, si les meubles de style Transition réalisés par RVLC conservent certains accents chantournés du rocaille, ils ont largement contribué à l'évolution formelle du mobilier vers le néo-classicisme. Autre artisan du nouveau style qui fait à proprement parler la transition entre le premier style Louis XV et le style Louis XVI, Martin Carlin est lui-même le beau-frère de Jean-François Oeben et par voie de conséquence le parent de RVLC. S'il adopte des lignes franchement linéaires, son style témoigne d'un engouement prégnant pour les matières rares dont les laques, importées de Chine par les marchands-merciers. Tout aussi célèbre pour ses meubles plaqués de porcelaine de Sèvres dont certains lui sont commandés par Madame du Barry et Marie-Antoinette, il réalise plus rarement des décors de marqueterie. A cet égard, le meuble d'entre deux de la vente du 18 novembre dernier montre combien il maitrisait l'exercice. De manière générale, il montre combien les interventions, quoique diachroniques, de deux ébénistes de renom sont promptes à générer un style original et élégant.

* : pas d'adjudication.

Bibliographie : Le Mobilier français du XVIIIème siècle : dictionnaire des ébénistes et des menuisiers, Pierre Kjellberg, Paris, Editions de l'Amateur, 1989.

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