16 Décembre 2009

Joli prix pour une majolique

par Jeanne Calmont

Artcurial, Paris.

Conjointement à l’épanouissement de l’humanisme qui libère l’homme du XVème siècle des canons gothiques, la Renaissance italienne élabore un nouveau répertoire formel dont l’expression affecte non seulement l’architecture (le dôme de Santa Maria del Fiore par Brunelleschi, 1420-1436), la sculpture (le David de Donatello, 1430-1432) et la peinture (la fresque de La Trinité par Masaccio, 1428) mais aussi les arts décoratifs au premier rang desquels figurent l’orfèvrerie et la faïence.

Céramique à pâte argileuse connue depuis l’Antiquité, la faïence tire son nom de la ville de Faenza qui produit dès le XIIIème siècle (le siècle de Giotto) des chefs d’œuvres de majoliques, type de céramique mis au point et introduit en Espagne par les Maures, à Majorque en particulier. Une fois importé en Italie, le procédé hispano-mauresque de la mezza-maiolica ne tarde pas à se perfectionner. Recouvertes d’un émail blanc stannifère sur lequel les décors sont peints avant la cuisson « à grand feu » (par opposition à la cuisson à « petit feu » qui se développe au XVIIIème siècle et permet une plus grande polychromie), les majoliques italiennes sont réputées pour la qualité de leur exécution et leur ornementation.

C’est à cette production sans égale, prisée des prélats et des princes d’Europe, que se rattache l’ensemble de faïences italiennes mises en vente chez Artcurial (Paris) le 30 novembre 2009. Parmi les albarelli (vases d’apothicaire cylindriques), chevrettes (vases d’apothicaire à anse et bec verseur) et autres contenants, un vase de pharmacie (lot 150) estimé 3 000 – 3 500 euros a été adjugé 4 585 euros.

Réalisé à Faenza au XVIème siècle, il présente en médaillon central une scène de crucifixion qui se détache sur un motif de rinceaux et de feuilles de vignes. Dit a quartieri, ce décor rayonnant exclusivement jaune et bleu inventé vers 1535, permet de distinguer la production des ateliers de Faenza de celle des autres centres de production tels Casteldurante (célèbre pour ses décors de trophées dit a trofei), Deruta (décors de portraits en buste, de trois quart ou de profil), Venise (décors en bleu sur fond blanc dit alla porcellena) ou encore Urbino. Urbino compte avec Faenza les ateliers les plus actifs du XVIème siècle, réputés pour leurs décors a istoriato représentant des scènes historiées. S’inspirant de la mythologie et des Métamorphoses d’Ovide, les décors figurés en plein, c'est-à-dire sur toute la surface de la couverte de la faïence, rapprochent la majolique de la peinture. Il faut dire que les grands décors peints et les œuvres des peintres contemporains sont connus et diffusés par l’estampe en général, par les eaux-fortes de Marcantonio Raimondi (interprète de l’œuvre de Raphaël) et les gravures originales (par opposition aux gravures d’interprétation et de reproduction) d’Albrecht Dürer. Parmi les nombreuses eaux-fortes et bois gravés de l’artiste allemand (qui se rend deux fois à Venise en 1494 et en 1505), plusieurs suites sont consacrées au thème de la Passion. Si l’iconographie de l’épisode de la Crucifixion est relativement stable et répandue, il faut reconnaître que plusieurs planches de Dürer représentant le Christ en croix pourraient avoir servi de modèle à la scène centrale du vase à pharmacie vendu le 30 novembre dernier.

Récipients servant à la conservation d’essences végétales, de poudres et de drogues liquides, les vases d’apothicaire sont avec les albarelli, les chevrettes, les pots-canons, les pots à onguents et autres piluliers, particulièrement recherchés. Si certains de ces pots d’officine présentent des inscriptions en rapport avec leur fonction, le vase ovoïde à col cylindrique adjugé chez Artcurial reprend une forme en usage dans les services de majoliques à vocation purement décorative qui ornent les dressoirs et crédences des salles de réception des grandes familles de la Renaissance. Au cours du XVIème siècle, à une époque où la majolique devient d’utilisation courante, elle reste un présent, notamment diplomatique, apprécié. Vers la fin du XVIème siècle et le début du règne d’Henri IV, originaire de Mantoue, Louis de Gonzague, duc de Nevers, fait venir d’Italie les frères Conrade et introduit en France l’art des faïenciers. Travaillant dans un style italien polychrome, les artistes des manufactures de Nevers ajoutent progressivement à leurs réalisations le camaïeu de bleu qui caractérise la faïence de cette région. A Rouen, au début du XVIème siècle, Abaquesne, l’un des plus célèbres céramistes français, s’était déjà inspiré tout en les renouvelant, de la technique et du vocabulaire formel des majoliques italiennes. Les quelques quatre mille pots à pharmacie qu’il réalisa pour un apothicaire de la ville sont exemplaires de la manière dont les artistes français firent leurs les innovations et le grand inventio de la Renaissance italienne.


N.B. : prix indiqué frais de vente compris.

Bibliographie : Le dressoir du prince : services d’apparat à la Renaissance (catalogue d’exposition), Ecouen, Musée national de la Renaissance, 1995.

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