21 Décembre 2009

A deux faces : Portrait de Picasso par Dora Maar

par Jeanne Calmont

Sotheby's, Paris.

1936 : un an après leur rencontre à la terrasse des Deux Magots, Dora Maar (Henriette Markovitch de son vrai nom, 1907-1997) peint le Portrait de Picasso (1881-1973).

Estimée 120 000 – 180 000 euros, l’œuvre provenant de la collection Pierre Leroy (au sujet duquel Philippe Sollers écrit : « Les collectionneurs sont des gens étranges, des maniaques de la mémoire concrète, des spécialistes de l’ombre. Voyez Pierre Leroy ! Il n’a l’air de rien, il parle peu, il connait les vraies affaires mieux que personne, mais il reste constamment en attente, en alerte, à la limite de l’effacement. Et puis tout à coup, poker : une vente chez Sotheby’s) et reproduite en couverture du catalogue de la vente de l’atelier de Dora Maar où Pierre Leroy l’acquiert en 1998, a été adjugée 480 750 euros chez Sotheby’s (Paris) le 9 décembre dernier.

Poker donc pour cette huile sur toile décrite comme la plus belle œuvre peinte de l’artiste dont on connait surtout les photographies surréalistes et la qualité de muse, maîtresse, modèle.

A son arrivée à Paris en 1926, Dora Maar (née à Paris d’un père croate et élevée à Buenos Aires) fréquente les cours de l’Union Centrale des Arts Décoratifs et de l’Académie Julian, de l’Ecole de Photographie et l’atelier d’André Lhote où elle fait la connaissance d’Henri Cartier-Bresson. Rendez-vous est donc pris avec la photographie.

Deux ans après la publication du Manifeste du Surréalisme, c’est à ce mouvement qui croit « en la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue » (André Breton in Manifeste du Surréalisme, Paris, 1924) que se rattache l’œuvre de celle qui devient en 1933 la maitresse de Georges Bataille, fondateur de la revue anti-surréaliste Documents (Paris, 1929-1931). Proche d’Eluard, l’ami commun qui lui présente Picasso, Dora Maar l’est aussi de Brassaï et de Man Ray qui se souvient d’elle comme d’« une photographe accomplie dont les photos montraient de l’originalité et une vision surréaliste ». Parmi les clichés dont certains sont devenus des icônes surréalistes, figurent les portraits des leaders du mouvement et celui du Père Ubu (1936), fœtus de tatou pris en gros plan. Effets de plongée, de contre-plongée, déviations, torsions et ombres renversées, perturbent, travestissent et dramatisent, dans l’œuvre photographique de Dora Maar, le rapport au visible.

A côté de ces images sophistiquées et autres photomontages d’une « beauté convulsive » et décalée, Dora Maar photographie les enfants pauvres du Paris extra-muros, les chanteurs des rues de Londres, les travailleurs d’une Barcelone sur le point de s’embraser : tout un monde de déclassés et de marginaux que l’artiste, militante de gauche, saisit dans des œuvres moins surréalistes que photo-réalistes.

Si les photographies qui empruntent au photoreportage moderne sont moins célèbres que les tirages « irritants » d’inspiration surréaliste, l’est moins encore l’œuvre de peintre qui succède à celui de photographe.

Alors que Picasso passe l’année 1935 sans peindre, écrivant des poèmes dont certains (comme « Il faisait tellement noir à midi qu’on voyait des étoiles ») sont dédiés à Dora Maar, celle-ci commence à peindre dans un style cubiste au cours de l’année 1935. Sous l’influence du maître, Dora Maar réinterprète avec son œil de photographe les lignes du cubisme synthétique auxquelles se mêlent les accents d’un primitivisme qui fascine les avant-gardes (depuis Les Demoiselles d’Avignon jusqu’aux photographies de fétiches africains publiées dans la revue Documents). Idole blanche aux yeux hypertrophiés (symbole de celui qui voit), front décidé et lèvres charnues rythmés par des plages de couleurs cloisonnées : c’est sous ce profil facial que Dora Maar choisit de représenter l’objet et le sujet d’une passion féconde (1935-1945).

L’œuvre n’est pas sans rappeler les nombreux portraits que Picasso fait de son auteure. Il en est ainsi des différentes versions, peintes à la fin de l’année 1937, de la Femme qui pleure, allégorie de la souffrance à laquelle la brune et tragique Dora Maar donne ses traits. Elle incarne déjà la figure hallucinée de la femme à la torche dans Guernica, monumentale huile sur toile commencée au lendemain des bombardements de la petite ville espagnole. Symbole de la révolte contre la répression franquiste (un combat politique que soutient Dora Maar), l’œuvre est réduite au noir et blanc des photographies de guerre. Du 1er au 25 mai 1937, durant le mois où Picasso peint ce que l’on peut considérer comme la dernière grande peinture d’histoire de l’histoire de l’art, Dora Maar photographie au quotidien le maitre dans son atelier. Alors que d’autres se contentent d’immortaliser le peintre aux côtés de ses œuvres achevées, Dora Maar est la première à tenir une chronique du travail en acte de Picasso. Découverts après sa mort (1997) et intégrés à la dation Markovitch (1998), les nombreux négatifs, planches-contact et clichés que Dora Maar laisse de ces scènes d’atelier sont des documents incomparables et indispensables à l’analyse de la création de Picasso. Vivant recluse depuis leur rupture dans son appartement de la rue des Grands Augustins où elle continue à peindre, celle dont le rôle de muse a éclipsé l’ensemble de l’œuvre, qui initia le maître à la technique du cliché-verre et lui inspira parmi ses œuvres les plus célèbres, a dit : « Je n’ai pas été la maîtresse de Picasso, il était seulement mon maître ». Maître et maîtresse n’ont-ils pas le même sens ? A n’en pas douter si l’on en juge par ce magistral Portrait de Picasso par Dora Maar.


N.B. : Prix indiqués frais de vente compris.

Bibliographie : Picasso-Dora Maar : il faisait tellement noir… (catalogue d’exposition), Paris, RMN, 2006.

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