23 Février 2010

Trois petits dessins pour un grand artiste : Henri de Toulouse-Lautrec

par Jeanne Calmont

Parmi les 5000 dessins que compte l’œuvre de Toulouse-Lautrec (1864-1901), deux petites encres de chine et un dessin à la mine de plomb fort enlevés se sont vendus le 31 janvier dernier à Albi (Hôtel des ventes du Tarn). Célèbre pour sa manière de croquer le Paris Fin-de-Siècle des cabarets, Toulouse-Lautrec fait partie de ces artistes symptomatiques d’une époque effervescente où, entre deux french cancans et au rythme de la succession des mouvements artistiques, fleurissent revues, journaux et albums d’estampes.
 
Toulouse-Lautrec et La Revue Blanche
Adjugées entre 5 400 et 6 300 euros, ces trois feuilles portent une marque de collection pour le moins prestigieuse : celle de Thadée Natanson. Fondateur de La Revue Blanche (1889-1903), il est avec Misia, son épouse et égérie de nombreux artistes parmi lesquels Toulouse-Lautrec, Vuillard, Bonnard, Vallotton, Mallarmé, Debussy, Stravinsky…, une figure incontournable de la scène artistique de la fin du XIXème siècle. Homme cultivé et raffiné, il collectionne les œuvres des peintres (impressionnistes, post-impressionnistes, nabis, symbolistes…) dont il fait la promotion dans les pages de la célèbre publication où Proust, Verlaine, Gustave Kahn, Félix Fénéon, Jarry…, signent articles littéraires, critiques, poésies, pièces de théâtre… L’intelligensia parisienne s’y abonne et achète les luxueux albums d’estampes qu’elle publie en suppléments. Il faut dire que la fin du siècle se caractérise par un engouement pour le procédé en général, pour la lithographie en particulier. Et dieu sait combien Lautrec excelle dans ce medium, réalisant en 1897 et entre autres affiches, celle de La Revue Blanche.
 
Toulouse-Lautrec, la lithographie et le dessin
Que Lautrec soit passé maître dans l’art de la lithographie, il n’est à cela rien de surprenant quand on sait qu’il s’agit d’un procédé planographique (à la différence des techniques de gravures proprement dites telles l’eau-forte, la pointe sèche, la gravure sur bois…) où l’artiste dessine au crayon gras sur une pierre calcaire servant à l’impression. Et que Lautrec, en plus d’être un grand coloriste, est un dessinateur de génie ! La rapidité du trait et la vigueur de la ligne elliptique qui caractérisent ses lithographies les plus populaires, se retrouvent dans ces trois dessins plus confidentiels. On y voit la pâte d’un artiste qui « A l’affût des proies, comme les oiseaux que son père dressait […] est perpétuellement en observation, la griffe prête pour tout saisir. Mille images passent sans l’émouvoir quand, tout à coup, il se détend, se saisit d’une scène au vol, d’un type » (Un Henri de Toulouse-Lautrec, Thadée Natanson, Paris, ENSBA, 1992, p. 65).
Toulouse-Lautrec, Perroquet, 1899, encre de chine, 15,5 x 11,3cm © Philippe Amigues, Hôtel des ventes du Tarn, adjugé 5 400 euros le 31 janvier 2010.
 
Toulouse-Lautrec, le Japon et les animaux
A Paris, dans la seconde moitié du XIXème siècle, l’essor de la lithographie et le renouveau de l’estampe, participent d’un engouement quasi-généralisé pour la culture japonaise. Après la réouverture du Japon à l’Occident en 1853, nombreux sont les artistes comme Lautrec, Manet, Renoir, Van Gogh…à collectionner les estampes des maîtres japonais, Hokusai, Hiroshige, Utamaro… Outre la franchise et le raffinement des couleurs, les ruptures de perspective et les diagonales hardies, c’est la grâce de la ligne que les artistes occidentaux retiennent, apprenant qu’elle ne s’obtient pas par la multiplication des traits mais par un tracé stylisé d’une grande économie de moyens. L’art de la calligraphie est passé par là : en quelques traits noirs d’encre de chine, le sujet, perroquet ou rhinocéros rapidement croqués, occupent l’espace de la feuille. Rien à ajouter. Sinon que la thématique est familière à Toulouse-Lautrec dont on connait le goût pour les chevaux et les courses hippiques. Domptés ou sauvages, familiers ou exotiques, les animaux se retrouvent fréquemment dans l’œuvre graphique de Lautrec à partir de 1894, à l’époque où il a le projet d’illustrer les Histoires naturelles de Buffon en collaboration avec Jules Renard que l’on ne résiste pas à l’envie de citer : « Les Histoires naturelles de Lautrec ont une autre allure : il y a un cochon qui est déjà en charcuterie ».

Toulouse-Lautrec, Rhinocéros, encre de chine, 1899, 14,3 x 22,3cm © Philippe Amigues, Hôtel des ventes du Tarn, adjugé 6 300 euros le 31 janvier 2010.
 
Toulouse-Lautrec, le portrait-charge et la caricature
Observateur impénitent, Lautrec a le don de transformer le « cru » en art. Dans la veine de Daumier, les portraits-charges de ses contemporains s’élèvent au dessus du genre de la caricature dont il retient le meilleur : le mordant sans moquerie. Cela n’empêche pas certains d’être d’une drôlerie bien sentie. Il en va ainsi du portrait présumé de son cousin médecin, Tapié de Ceyleran, au revers du dessin d’un tapir affublé d’un sexe démesuré. Reproduit (comme Le Perroquet et Le Rhinocéros) dans le livre que lui consacre Thadée Natanson (Un Henri de Toulouse-Lautrec), il est à rapprocher de ses autoportraits sans concession et du portrait de Natanson également reproduits dans l’ouvrage. Et Natanson d’ajouter à juste titre : « […] les dessins et les croquis les plus volontaires de Lautrec […] mais aussi les peintures et les lithos, et ses affiches, car volontaires, elles le sont toutes, le moindre bout d’eau-forte et jusqu’aux hiéroglyphes où il réduit l’essentiel de ses contemporains, arrivent à dégoûter ceux qui s’en pénètrent d’une autre notion, celle de caricature, sous notion, plutôt refuge encore pour paresseux, bâti aussi avec des restes de matériaux sans qualité, que sont le laid et le beau » (Un Henri de Toulouse-Lautrec, Thadée Natanson, Paris, ENSBA, 1992, p. 234).
 
 
Toulouse-Lautrec, Tapir (recto) et Portrait aux lunettes (verso), mine de plomb, 1899, 17,7 x 11cm © Philippe Amigues, Hôtel des ventes du Tarn, adjugé 6 200 euros le 31 janvier 2010.
 
 
 
 
Toulouse-Lautrec, les femmes et Les deux amies 
Décrit par ses amis comme un « baron qui aurait pris racine dans un bordel », Toulouse-Lautrec est également (et avant tout peut-être) le peintre des filles des cabarets et des maisons closes : un thème qui ne lasse pas de séduire… Et pour cause : que ce soit dans ses lithographies, ses dessins ou ses œuvres peintes, « celui qui vit quotidiennement la débauche n’éprouve aucun plaisir à l’étaler […]. Lautrec prend comme toujours le parti de l’esthète […] »*. Pour preuve : L’Abandon ou Les deux amies, huile sur carton (45,7 x 67,7cm) de 1895, adjugée 6 091 800 euros il y a tout juste un an (le 4 février 2009) chez Christie’s (Londres). A la sûreté du dessin, Toulouse-Lautrec ajoute, dans ce chef d’œuvre, la couleur de luxure.
 
 
 
* Les Lautrec de Lautrec (catalogue d’exposition), Paris, Bibliothèque nationale, 1991, p. 150.
 
N.B. : prix indiqués hors frais (prix marteau).
 
 
 
 

Commentaires

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#0001NAIMA dit | 29/12/2013 18:24
Bonjour
#0002Miquel dit | 22/11/2015 15:33
Vend dessin originaux Lautrec lettres et livres originaux de la famille du peintre
Miquel. Ecozen@gmail. Com
#0003etdb dit | 31/05/2018 09:37
o"rgnokgtottgtotggtjg
#0004etdb dit | 31/05/2018 09:37
Bonjour

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