22 Mars 2010

L’étoile Polaire

Par Mireille de Lassus, auteur du catalogue raisonné de Jean Sala (2009). (mireilledelassus@hotmail.fr)

 

L’édition très récente du catalogue raisonné de l’artiste catalan Jean Sala (1869-1918) permet d’aborder de nombreux points sur la peinture à la charnière des XIXème et XXème siècles.

Nous ne nous intéresserons pas à la peinture publicitaire, ni aux paysages ou aux scènes de genre, mais plutôt à un modèle de Jean Sala : l’actrice Polaire. C’est l’occasion de revenir sur une des artistes les plus illustres du début du XXème siècle.

 

Emilie Zoé Bouchaud nait en Algérie en 1879 et s’installe en France à l’âge de quatorze ans. Elle devient très rapidement la coqueluche du monde artistique parisien.

Au café–concert et au music-hall elle invente le genre des Gommeuses, dites aussi les Epileptiques qui lui vaudra sa notoriété.

« […] [Elles] étaient très prisées, exhibant généreusement leurs jambes et leurs décolletés. Elles se trémoussaient grivoisement, tiraient la langue et abusaient de tout un arsenal de grimaces »[1]. Polaire chantait les poings crispés, semblant être coupée en deux par sa taille flexible avec des mouvements nerveux et exaspérés.

La légende dit que des camarades s’amusèrent à entourer sa taille d’un faux col de 41 ou 42 centimètres. « Sa taille de guêpe [faisait] sensation à cette époque de femmes plantureuses »[2].

Son physique si particulier lui vaut d’être caricaturée par les plus grands.

 

Le premier dessin qu’Henri de Toulouse – Lautrec (1864-1901) fait de Polaire date de 1895.

 

 

 

Toulouse - Lautrec, « Polaire », Le Rire, n°16, 23 février 1895, 4ème de couverture, 23 x 31 cm,  © Paris, Bibliothèque nationale de France.

 

 

 

L’étude préparatoire de cette illustration se trouve à Albi au musée Toulouse – Lautrec.

 

 

Toulouse-Lautrec, La Gitane, Théâtre Antoine, 1900, huile sur bois, © Albi, musée Toulouse-Lautrec.

 

 

Lautrec représente Polaire debout, les cheveux courts, en robe courte, probablement sur scène. Il accentue les traits de son visage, écartèle sa main droite et crispe sa main gauche, ce qui amplifie l’aspect théâtral de la pose. En 1898, il fait une autre lithographie de Polaire, où il concentre son attention sur le visage de l’artiste, le reste du buste étant à peine suggéré par quelques traits évanescents.

 

 

 

Toulouse-Lautrec, Polaire, 1897-1898, lithographie, © Londres, British Museum.

 

 

Le célèbre caricaturiste, chroniqueur mondain et affichiste Sem ne résiste pas à croquer Polaire. Sous son pseudonyme, Georges Goursat (1863-1934) la caricature dès son premier album en 1900 intitulé Le Turf.

 

 

Sem, « Polaire », Le turf, 1900, © Droits réservés.

 

 

Souriante et les yeux clos, sous une masse de cheveux noirs bouclés, Polaire semble totalement dégingandée avec ses longs bras qui accentuent davantage l’aspect éthéré de sa silhouette. Elle porte un grand chapeau et une ceinture rouges qui souligne la finesse de sa taille, et tient à la main quelques fleurs. Quelques traits vifs suffisent à Sem dans cette caricature. Jean Lorrain, dans sa critique, range, au même titre que le prince Troubetskoï et le comte Boni de Castellane, Polaire : « les trois joyaux comiques de cette série […] une Polaire écrasée sous l’auréole d’un immense chapeau rouge, l’air d’une goule d’Egypte hilare et lubrique avec son long sourire et ses yeux plus longs encore, sur une taille de guêpe exaspérée, douloureuse de minceur »[3].

Toutes les excuses sont bonnes à Sem pour représenter Polaire. Ainsi il la montre à diverses reprises à la roulette, de retour des courses, dans une discussion animée, dans un wagon de train, sur la piste du palais des glaces…

 

 

En 1900, Cappiello, célèbre pour mettre en exergue le caractère de ses modèles, présente Polaire dans son spectacle à la Scala. Il insiste lui aussi sur son physique : de face et bombant le torse, visage renversé, et poings fermés qui montrent l’énergie dispensée par cette dernière sur scène.

 

 

Capiello, Polaire à la Scala, 1900, © Droits réservés.

 

 

A partir de 1900, Polaire, au faîte de sa gloire, est en quête de respectabilité. Après ses débuts endiablés à l’Eldorado, à la Scala, aux Folies-Bergères et à l’Ambassadeur, elle cherche à abandonner petit à petit son répertoire de café-concert et devenir une actrice honorable en faisant du théâtre. Willy, le mari de Colette, lui offre son premier rôle dans Claudine à Paris qui fait un triomphe à partir de 1902 aux Bouffes-Parisiens.

Elle engage alors le peintre Antonio de La Gandara (1867-1917) pour réaliser son portrait. Cet artiste, portraitiste mondain formé à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, rencontre toute la société de gens connus de la création artistique. Il arrive peu à peu au sommet de sa gloire et son art excelle. Son portrait de Mlle Polaire exposé au Salon de la Société Nationale des Beaux – Arts de 1905 est salué par la critique : « Melle Polaire a trouvé le seul portraitiste qui lui convint : M. de la Gandara. Il est juste d'ajouter que M. de la Gandara, grâce à elle, a retrouvé toutes ses qualités que l'on avait pu croire perdues. La robe d'un rose de préparation anatomique, le caractère de la figure, le noir inquiétant du fond, l'éclairage froid, tout cela est du meilleur La Gandara. On peut ne pas aimer cela, mais on ne saurait y rester indifférent »[4].

 

 

Antonio de la Gandara, Portrait de Mlle Polaire, 1905, © Droits réservés..

 

Cinq ans plus tard, Jean Sala fait d’elle un portrait qui sert de modèle à l’affiche chromolithographiée du spectacle Maisons de Danses donné au Vaudeville. Dans cette œuvre au format vertical étroit, le peintre représente l’actrice en pied, les mains sur les hanches. Il allonge sa silhouette et utilise un cadrage près du corps. La pose du modèle, légèrement déhanchée, fait ressortir l’extrême finesse de sa taille. Ses cheveux courts, roux, sont en partie dissimulés par une mantille noire que retient une épingle à cheveux ornée d’une pierre verte, rappelant la bague à son annulaire droit. Elle pose sur un fond sombre et embrasé et porte une robe longue en dentelle noire qui dévoile ses chevilles. Jean Sala souligne son statut social : il s’agit bien d’une chanteuse-actrice.

L’œuvre, présentée au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts de 1910, lui vaut d’être citée et commentée dans de nombreux comptes-rendus de Salon. Apollinaire indique quant à lui que « Jean Sala représente Polaire en danseuse espagnole »[5].

 

 

Jean Sala, Portrait de Polaire, 1910, 190 x 84,5 cm, huile sur toile, © illustria, Collection privée, Rome, Italie.

 

 

 

Henri Manuel, Polaire posant dans l’atelier de Jean Sala, © Illustria, Collection privée, Paris, France.

 

 

Dès 1900, les studios d’Henri Manuel, de Nadar, de Reutlinger prennent le relais des caricaturistes, et l’on retrouve un nombre insensé de photographies de Polaire, diffusées notamment sous la forme de cartes postales. Les plus connues sont celles où Polaire et Colette, habillées de la même manière, posent sous l’œil ébahi des photographes. A l’époque, bon nombre de rumeurs scabreuses circulent. Le mari de Colette, fort connu à l’époque, a le génie de la publicité, et décide Colette et Polaire à se vêtir de la même façon : tailleurs de même coupe et choisis dans le même tissu. Ce procédé de communication visant à exciter la curiosité et l’indignation défraye la chronique. Le Tout-Paris parle de ménage à trois. Ses mœurs sont relatées et passionnent critique et public. Il semble pourtant aujourd’hui que tout cela a été inventé. Mis en place par Willy, cette notoriété ‘négative’ lui a permis de réaliser la communication des Claudine à moindre frais. Elle est lancée dans tous les pays du monde, et de nombreuses critiques fusent.

 

En se lançant dans le théâtre, Polaire perd la spontanéité qui avait attiré le Tout-Paris à ses pieds. Polaire tenait le tour de chant en interprétant jusqu’à huit ou dix chansons. Les airs choisis avaient enchanté la critique, grâce à son sens du rythme et à sa tenue de scène. Elle mimait, dansait, suggérait des personnages et le public reprenait en cœur les refrains. Au théâtre, elle fut vite quelconque, et oubliée….

 

Malgré les nombreuses représentations de Polaire par ses contemporains, il est très rare de trouver des portraits de Polaire en ventes-aux-enchères. L’œuvre de Jean Sala, passée chez Anaf Arts Auction à Lyon le 27 février 2006 a su attirer la convoitise des collectionneurs. Estimée 12.000 à 15.000 euros, son acquéreur a dû débourser 130.000 € pour admirer sa taille légendaire. Pour la petite histoire, le portrait avait été présenté à Sotheby’s qui n’avait pas jugé utile de l’inclure dans une de ses ventes.

 

 

www.jeansala.com



[1] André Sallé et Philippe Chauveau, Music Hall et Café – concert, Paris, Bordas, 1985, p.14.

[2] Jeanne Bourgeois, dite Mistinguett, célèbre chanteuse française citée dans Bonval, Gérard et Rémy-Bleth, Michel, Colette intime, Paris, Editions Phoebus, 2004, p.80.

[3] Anthonay, Thibaut (d’), Jean Lorrain : Miroir de la Belle Epoque, Poitiers, Fayard, 2005, p.734.

[4] Pierre Veber, « La Gandara », Le New York Herald European Edition, Paris, 14 avril 1905.

[5] Apollinaire, Guillaume, « Au Grand-Palais. Le 20è Salon de la Nationale », L’Intransigeant, 17 avril 1910.

Commentaires

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Je me permets de vous signaler la sortie de mon livre consacré à Polaire, magnifique atiste, somptueuse femme
Polaire, la demoiselle à la orse rouge http://pages-perso.orange.fr/livre-polaire/
Merci de l'intérêt que vous aurez pris à ce message

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