30 Avril 2011

Simon Hantai, Pour Pierre Reverdy entre couleur, lumière et hommages

Par Gwenola Lecloirec

 
Parmi les œuvres d’art abstrait et contemporain qui ont été présentés à Versailles le 17 avril dernier, une œuvre intitulée Pour Pierre Reverdy réalisée par Simon Hantai en 1969 a attiré notre attention.
 
 

Simon Hantai, Pour Pierre Reverdy, 1969, huile sur toile, courtesy Versailles Enchères
 
Peintre d’origine hongroise, Simon Hantai arrive à Paris en 1948 à l’âge de 26 ans. Son œuvre, d’abord surréaliste, prendra une direction opposée de celle d’André Breton, alors qu’il était un de ses protégés, notamment à la découverte de l’œuvre de Jackson Pollock lors de l’exposition de ce dernier à la galerie Fachetti en 1952 et du musée d’Art Moderne en 1953.
 
 
Portrait photographique de Jackson Pollock
 
Son œuvre prend alors un nouveau tournant, pour ne pas dire un nouvel élan. Anne Baldassi, dans son ouvrage sur Simon Hantai[i], retrace le parcours qui le mène en 1959 à ces premiers pliages qui sont toujours aujourd’hui la technique qui caractérise son œuvre. Tout semble partir d’une photographie en noir et blanc, La momie, figurant une toile dans laquelle un corps est enveloppé. Au début, la toile n’est pas dépliée (comme dans Pour Pierre Reverdy) mais au contraire pliée voire froissée. Entre sculpture et peinture, ces drapés matérialisent l’espace et le corps tout en ne faisant que l’évoquer puisque nous n’avons que sa forme sous un drap.
Simon Hantai reprend cette technique du pliage quelques années plus tard, réalisant huit séries de 1960 à 1982. Réalisée en 1969 à l’occasion d’une exposition à la Galerie Jean Fournier, Pour Pierre Reverdy fait partie de la cinquième.[ii] Cette technique est un moyen d’expression et d’interrogation : « La peinture existe parce que j’ai un besoin de peindre, confiait autrefois l’artiste à Geneviève Bonnefoi. Mais cela ne peut suffire. Il y a une interrogation qui s’impose »[iii] et c’est par cette méthode en apparence simple que Simon Hantai cherche des réponses à ces interrogations, si toutefois finalement il en souhaite vraiment.[iv]
 
En pratique, cette technique consiste à prendre une toile, la plier, la nouer ou la ficeler, la badigeonner de peinture, la laisser sécher puis la déplier, la dénouer et découvrir le rendu sur lequel l’artiste a peu d’emprise. Il en ressort des abstractions colorées variant selon l’intensité, le choix et le nombre des couleurs. « Le peint n’étant plus là pour lui-même mais active le non-peint exclusivement ». Pour  la série dont est issue notre tableau, Simon Hantai pliait la toile et la recouvrait d’une seule couleur laissant apparaitre de larges bandes régulières, d’un bleu profond dans Pour Pierre Reverdy. Là où le geste de Jackson Pollock pouvait être maitrisé celui de Simon Hantai a un rendu que lui ne peut maitriser. Avec cette manière de plier avant de peindre Simon Hantai se confronte donc à l’inconnu. Il perd le contrôle de l’image en quelque sorte sur ce qu’il est en train de peindre.
 
Fin 1958, Simon Hantai se rend à Vence où il admire la Chapelle de Matisse. Pour Pierre Reverdy n’est pas sans évoquer les papiers découpés du vieux peintre de Nice.
 
 
Henri Matisse, Nu bleu II, 1952, dessin copyright RMN Collection Centre Pompidou
 
La place laissée au blanc est cependant différente dans le travail des deux artistes, puisque les blancs de Matisse étaient colorés. De plus, il modifiait son dessin et ses découpages en fonction du blanc et de cet espace laissé au blanc. Simon Hantai par sa technique, lui, laisse une place à l’aléatoire. Il obtient un rendu par principe différent : le blanc n’entoure plus les figures, il co-apparait avec la couleur. Chez Matisse « [le blanc] était instauré comme vide et il demeurait le vide »[v]. Mais dans les deux œuvres, on retrouve cette façon de sublimer les couleurs, la couleur étant lumière. Cézanne n’est pas très loin non plus : expression par la couleur. Simon Hantai le dit lui-même il ne cherche pas nécessairement de réponse. La couleur lui permet de donner toute sa plénitude à la forme.
 
Outre ces aspects historiques et techniques qui rendent cette œuvre particulièrement intéressante, comment ne pas évoquer celui à qui Simon Hantai dédia toute une série de ses pliages : Pierre Reverdy.  
 
 
Portrait photographique de Pierre Reverdy
 
Ce poète est considéré comme l’un des précurseurs du surréalisme. Fondateur de la revue Nord-Sud  en 1917 dans laquelle furent publiés Apollinaires, Max Jacob ou André Breton, il a l’image d’un solitaire proche de nombreux artistes, Matisse, Braque, Picasso … fréquentés au Bateau- Lavoir avec Modigliani qui réalise son portrait en 1915.
 
 
Amedeo Modigliani, Pierre Reverdy, 1915, collection particulière
 
Retiré les trente dernières années de sa vie dans l’abbaye de Solesmes, il y décède en 1960. Simon Hantai commence son travail sur les pliages seulement un an après la disparition du poète. Pour Pierre Reverdy est un hommage posthume. Le poète avait raison d’écrire : «  Je hais la vanité des hommages posthumes et pourtant je ne puis m’empêcher […] que la gloire est un vêtement de lumière qui ne s’ajuste bien qu’aux mesures des morts »[vi]
 
Cette toile blanche pliée, badigeonnée, dépliée n’est-elle pas une forme de vêtement ? Parée de couleur qui est lumière, poésie et fondement du monde[vii], n’est-elle pas un divin hommage?
 
 
Simon HANTAÏ, POUR PIERRE REVERDY, 1969, Huile sur toile monogrammée et datée en bas à droite, signée et datée au dos sur le châssis, 138 x 116 cm
Vente Versailles Enchères Perrin-Royère-Lajeunesse, dimanche 17 avril 2011, lot n°119, estimation : 200’000-250'000 euros. Adjugé 260 232 euros avec les frais.


[i] Anne Baldassi, «  Simon Hantai », Centre Georges Pompidou
[ii] A noter dans cette vacation sous le marteau de Maitre Perrin deux autres œuvres de Simon Hantai : le lot 121 de la série des « Catamurons » de 1963 à 1964 et le lot 65 de la série des « Tabulas » de 1981.
[iii]« Rencontre avec Hantai », Pierre Wat, in Beaux Art Magazine, février 2008, page 7-15
[iv] « Portrait Simon Hantai », Expressions, 4 juin 1981, Television Française 1, INA
[v] Centre Beaubourg
[vi] « A la rencontre de Pierre Reverdy », Musée d’Art Moderne, Arte Adrien Maeght, Paris, 1970
[vii] « Portrait Simon Hantai », Expressions, 4 juin 1981, Television Française 1, INA

Commentaires

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#0001DH dit | 18/08/2012 23:16
réf [i]: Anne Baldassari (et non Baldassi)

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