04 Mai 2011

Un colosse disparaît : JOHN MCCRACKEN ou la sculpture minimaliste américaine

Par Sacha Zerbib

 

John McCracken, 1969 Photo by Joe Goode, Courtesy David Zwirner
 
John McCracken, souvent incompris, parfois difficile d’accès et sous-estimé, est pourtant l’une des figures les plus iconiques de l’art conceptuel américain des années 1960. Il a largement contribué à l’ouverture de l’art minimal vers de nouveaux horizons, utilisant un vocabulaire de lumière, de spatialité, de monumentalité et de silence, sur un fil entre peinture et sculpture ; l’homme vient de nous quitter à l’âge de 76 ans. Ses œuvres, elles, nous donneront du présent à l’infini.
 
John Harvey McCracken est né le 9 décembre 1934 à Berkeley en Californie, fils d’un ingénieur et inventeur. Après ses études, il s’engage dans la Navy et rejoint plus tard le California College of Arts and Crafts d’Oakland, dont il obtient le Bachelor of Fine Arts en 1962. Devenu célèbre par ses formes neutres qu'il appelle « planches », il fait parti des artistes minimalistes incontournables.
 
SON ACTUALITE

CASTELLO DI RIVOLI – TURIN JUSQU’AU 19 JUIN 2011
McCracken, dont le visage ressemble à celui de Clint Eastwood, est un artiste californien visionnaire aujourd’hui couronné de succès avec entre autres, une des plus grandes rétrospectives organisée de son vivant au musée Castello di Rivoli à Turin, visible jusqu’au 19 juin 2011 dans l’un des temples de l’art contemporain européens, autour de soixante œuvres de l’ensemble de sa carrière. www.castellodirivoli.org/



Musée Castello di Rivoli, Turin, 2011. Vue d’exposition
 

Musée Castello di Rivoli, Turin, 2011. Vue d’exposition


NYEHAUS – NEW YORK JUSQU’AU 3 JUIN 2011
En collaboration avec le cabinet caAC, la galerie Nyehaus montre ses œuvres.
Nous avons, avec la participation de pièces issues d’importantes collections, procuré les pièces maîtresses de l’artiste pour l’exposition Square Dancing, qui s'organise autour du thème des « Disciples d'Apollon »: « Les facultés de la vision, tout comme celles de l'esprit, sont sous estimées. Elle réunit Peter Alexander, Larry Bell and John McCracken, un groupe de trois artistes californiens des années 60. Ils interrogent la lumière et sa capacité euphorisante, l'espace créé par des volumes où la pureté de la forme et de la couleur transcendant le réel. Ce sont les puissants disciples d’Apollon : les Spartiates, les « guerriers de l’invention ». Tim Nye. www.nyehaus.com



Sangre, 2001, 71 x 40 x 25 cm. Résine de polyester, laque époxy sur fibre de verre et bois contreplaqué. Collection privée.

“My works are minimal and reduced, but also maximal. I try to make them concise, clear statements in three-dimensional form, and also to take them to a breathtaking level of beauty” –John McCracken
En exposant une sculpture de McCracken - une de ses pièces majeures - la galerie Nyehaus avait été élue stand incontournable de la foire Art Basel Miami en décembre dernier.
Lors de la Documenta de Kassel en 2007, ses œuvres des années 1970 à aujourd’hui avaient remporté l’adhésion de tous.
À venir:

VENICE IN VENICE – BIENNALE DE VENISE: DU 4 JUIN AU 31 JUILLET 2011.
Glow & Reflection - Venice California Art from 1960 to the Present.

Cet important évènement reprendra plusieurs œuvres de John McCracken de l’exposition Square Dancing. Elles participeront aux côtés d’autres artistes californiens : Craig Kauffman, Robert Irwin, James Thurell, Bruce Conner, Wallace Berman, Ed Ruscha and Andy Warhol. Ces artistes dialogueront avec des peintres de la Renaissance italienne à l’intérieur des catacombes d’un palais vénitien…
http://venice-in-venice.com
 
SON MARCHE AUJOURD’HUI

McCracken compte plus de 65 expositions personnelles en galeries et musées aux USA et en Europe. Depuis les années soixante, il figure parmi les plus importantes collections américaines, italiennes, françaises, anglaises, allemandes et belges (privées et publiques). Parmi les musées américains, on retrouve ses œuvres dans les collections du LACMA, Los Angeles County Museum of Art, L.A. Museum of Contemporary Art ou encore le New York MOMA.

1981, resin and fiberglass, 248.8 x 51.5 x 6.2 cm. Courtesy Smithsonian American Art Museum, Bequest of Edith S. and Arthur J. Levin

Il contribua à faire de la ville de Los Angeles, et plus généralement de l’état de Californie, un des centres importants de l’art contemporain. « Il était le Morandi de notre époque, aucun artiste n’a réussi à fusionner la forme et la couleur de façon aussi magique qu’il a pu le faire », explique Maurice Tuchman, ancien curateur du LACMA
 
 
 
Chez Sotheby’s New York, exposition pour la vente d’été 2010 : au sol une sculpture de Sol LeWitt et deux McCracken, au mur des œuvres de Frank Stella, entre autres. Image Courtesy Sotheby’s.
 

Son marché est florissant, comme l’est celui des minimalistes américains depuis quelques années. Même si son statut d’artiste culte se confirme année après année, il est aujourd’hui encore sous-estimé. Ses nombreuses expositions prestigieuses et honorifiques soutiennent son marché et des galeries comme Sonnabend, Zwirner, Hauser & Wirth, ou encore Nyehaus, devenues institutions, le défendent depuis le début.
 
Ses sculptures et ses « planches » en particulier se vendent de plus en plus en second marché. Dix de ses enchères les plus élevées sont supérieures à $200.000, incluant « Black Plank » datée de 1972, acquise chez Phillips de Pury pour $358.637 en juin 2007. Plus récemment, « Flash », datée de 2002, a atteint le prix de $290.500 chez Christie’s New York en novembre dernier, contre une estimation de $120-180.000.

Certaines de ses œuvres recherchées comme les « vintage Works » ou encore les premières séries de sculptures des années 60-70, apparaissent rarement en ventes publiques et sont acquises par une poignée de connaisseurs/collectionneurs, majoritairement américains, qui « n’hésitent pas à dépenser plus de $500.000, parfois approchant le million pour une pièce d’exception », confirme un des marchands de la côte ouest des Etats-Unis. La qualité et l’état de conservation sont des points cruciaux lors de l’estimation de la valeur d’une de ses œuvres. Un seul restaurateur aux USA est habilité à y travailler, ainsi, seules ses œuvres en parfaites conditions attireront les collectionneurs.
 
Son travail est encore aujourd’hui sous-évalué ; l’art minimal américain est pourtant un des courants les plus importants du 20ème siècle, des collections entières se construisent aujourd’hui autour de ce dernier. C’est un monde plus silencieux que le Pop Art et à ce jour encore assez peu exploré, pourtant il mérite l’attention de tous.
 
 
L’ART MINIMAL AMERICAIN ET JOHN MCCRACKEN
 
Sa disparition nous permet de nous plonger dans le mouvement minimal américain ainsi que dans son œuvre mais aussi d’autres monstres du concept, de la géométrie et de propagation de la lumière comme Donald Judd, Carl André, Sol Lewitt, Bob Irwin, Bob Ryman, James Thurell, Dan Flavin ou encore Fernand Léger ou Piet Mondrian dont il citait souvent les noms comme références.

L’art minimal procède directement du « Color field ». Il poursuit la quête d’un art de la différence formelle que Barnett Newman a développé jusqu’au sublime. Dès 1960, avec Frank Stella, Donald Judd, Carl André, Tony Smith, Dan Flavin et quelques autres, les minimalistes mettent en évidence le rôle du concept dans leurs travaux, et les logiques ou les déclinaisons qu’il suscite. Leur art est sériel et centré sur l’idée, la forme ne devient alors qu’une propagation de cette dernière, elle en émane. « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface », disait Matisse.

C’est un art qui refuse la tradition illusionniste de la peinture occidentale. Ses origines remontent aux avant-gardes russes, au Bauhaus et à Marcel Duchamp ou encore Yves Klein.
Nous sommes au sortir de la seconde guerre mondiale et il est question de construire un nouveau monde, de définir des règles nouvelles, un avenir autre. L’art est cette volonté puissante d’accéder, par l’imagination, à un monde résolument moderne et nouveau, le réel étant en ces temps tragique. L’art n’aura peut être plus un visage humain, mais accèdera à une dimension nouvelle, bien plus vaste ; une révolution est en marche.
 
L’art minimaliste et américain, plus généralement, procède par espaces, extensions, activations d’espaces et de temps, la science-fiction, de Philip K. Dick à Star Wars en passant par Kubrick et 2001 l’odyssée de l’espace, tout comme les western ont un point commun : ils sont vastes. Pollock, Rothko, Newman ou encore Stella se passionnent pour les espaces intersidéraux, cosmiques en expansions. Tout comme l’expressionisme abstrait qui le précède, l’art minimal ne minimise pas, il agrandit le champ des possibles.
« Un art dont la force tiendrait de sa seule présence brute et qui imposerait le silence pour mieux agir physiquement et intellectuellement sur le spectateur » (extrait du livre Art Minimal & Conceptuel par Ghislain Molllet-Viéville).

Lors d’une exposition en 2009, on demandait à McCracken de décrire ses œuvres en 5 mots : « Minimal, maximal, 3D, colour, space ».

Comme les sculptures de Donald Judd, les œuvres de McCracken posent une série d’interrogations sur la fonction de leurs œuvres. En ont-elles une ? Est-ce un objet de design ? Cela pourrait finalement y ressembler. Où est la frontière entre les deux pratiques ? Y-en a-t-il une ? La phrase mythique de Frank Stella « What you see is what you see » est-elle suffisante pour nos esprits cherchant irrémédiablement la fonction et l’utilité de l’art. ?

Ces sculptures y répondent simplement en existant, sans but précis, dégageant de la présence, ne représentant rien d’autre qu’elles mêmes, au delà des mots, elles sont pure immanence.
 

John McCracken aux cotés d’une « Planck » de 1966
 
Chez McCracken, la réalité et l’utopie existent dans un seul objet, entre la maitrise et l’idéal. Baudrillard, philosophe français, le dit très bien en comparant les artistes européens et américains: « En Europe, tout doit culminer dans la transcendance. Les américains ne s’en soucient guère… ils n’ont pas à conceptualiser la réalité mais à réaliser le concept ». Clément Greenberg, critique d’art américain, se moque d’ailleurs bien du « pourquoi », pour mieux poser le « comment » ?
 
Le mouvement est contemporain du Pop Art et naît dans une Amérique qui développe ses forces créatrices autour de la musique, du cinéma, de ses marques iconiques et d’un puritanisme soutenu. Certains relient le minimalisme et l’obsession de Clément Greenberg au sujet de la planéité stricte de la forme, en peinture comme en sculpture comme une injonction de ne pas jouir d’une quelconque illusion qu’elle pourrait suggérer. L’art minimal est comme mystique, annonçant un art métaphysique ; d’ailleurs, tous les minimalistes ont flirté avec l’ascèse mystique, la question étant de viser le sublime en art, c’est à dire cet état d’émotion sensorielle et affective que la raison n’arrive pas à expliquer. Barnett Newman, artiste américain, développera en particulier la « théorie du Sublime » de Kant et en proposera une équivalence artistique.
 
 
«Je vois la planche comme existant entre deux mondes, le sol représentant le monde physique des objets permanents, arbres, voitures, bâtiments, [et] le corps humain, ... et le mur représentant le monde de l'imagination, l'espace étant une peinture illusionniste, [et] l'espace mental de l' homme. » -John McCracken
 
 
Plusieurs œuvres nommées Energy, 2007 résine, fibres de verre, contreplaque, 226,1 x 43,2 x 27,9 cm. Image Courtesy David Zwirner gallery
 

McCracken est connu pour ses « planches », « planks », volumes rectangulaires, cubes et ses sculptures murales en fibre de verre, en bois, en inox ou bronze ultra poli, ses volumes monochromes totémiques posés à même le sol - abolissant le socle - ou en équilibre contre un mur, une métaphore joignant l’espace de la sculpture à celui de la peinture. La surface est lisse, de couleur brillante et réflective.
Des œuvres d’une élégance sans égal, sculptures proches de simples objets industriels, de planches de surf, de taules de voitures qu’il surnommait d’ailleurs mobile color chips que de monolithes effleurant la perfection formelle rappelant l’objet extra-terrestre majestueux de 2001 l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick, sorti sur les écrans en 1968. McCracken n’a pas dessiné cet objet pour le film, mais il est hors de doute que la personne l’ayant fait s’en soit inspiré.
 
Sa réflexion s'équilibre entre un rapport de tangibilité et d'imperceptibilité, matériel et transcendantal. Ces œuvres permettent le « passage entre les mondes », non seulement liant le sol (espace de la sculpture) et le mur (espace de la peinture).
Le jeu de miroir entre ses œuvres et leur environnement, leur force d’absorption du réel et paradoxalement leur présence puissante donne à la réalité une nouvelle dimension. Regarder une œuvre de McCracken, c’est regarder le monde à travers elle, puisque tout ce qui l’entoure s’y reflète. Le spectateur prend conscience de l'espace en même temps que de l'objet qu'il regarde. Mais regardons-nous le réel ou son reflet ? Qu’est-ce qu’une œuvre qui renvoie sans cesse à autre chose qu’elle même ?

Après avoir fait partie d’un groupe d’artistes californiens appelle « Finish Fetish », McCracken poursuit son chemin vers l’abstraction géométrique et connaît rapidement des réactions contradictoires, simpliste par les uns, intellectuel par les autres, ses colosses scandalisent ou fascinent. Tel est le paradoxe, qui forme un tout extrêmement violent et beau.
Ces volumes ne renvoient qu’à eux-mêmes, il n’y a pas de cubes dans la nature, c’est une affaire de géomètres et de mathématiciens, on ne peut pas rêver abstraction plus radicale. Une sculpture de McCracken est à la fois un théorème et un temple, d’ailleurs théorie veut dire « procession se dirigeant vers un temple ».
 
L’artiste considère que la réalité objective n'existe pas et qu’elle ne peut être qu’imaginée. Ses œuvres sont comme des prototypes d'un monde à venir, dominées par la pensée pure et par une forme absolue de la beauté.
« My tendency is to reduce or develop everything to 'single things' — things which refer to nothing outside [themselves] but which at the same time possibly refer, or relate, to everything ». –John McCracken.
 
 
 
Sacha ZERBIB, Fondateur de caAC, cabinet de conseil en art contemporain pour particuliers et entreprises
Téléphone : (+33)1 44 91 94 18  Mail : sachazerbib@caac.fr  Site web: www.caac.fr

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