12 Mai 2011

Nicolas de STAEL « Depuis ce soir-là je roule de France en Sicile, de Sicile en Italie [...]. Le point culminant fut Agrigente »

 
 
Nicolas de STAEL, Agrigente, 1954
Huile sur toile, 60 x 81 cm
Estimation : 1 200 000 – 1 800 000 €
Vendu: 2 472 750 € (avec frais)
Sotheby’s Paris, vente du soir, 31 mai 2011, 19h*
 
 
Par Jeanne Calmont**
 
« Depuis ce soir-là je roule de France en Sicile, de Sicile en Italie [...]. Le point culminant fut Agrigente ».

Agrigente est ce point culminant auquel Nicolas de Staël fait référence dans la lettre qu'il adresse en septembre 1953 à son marchand Jacques Dubourg. De Rome à Assise en passant par Tivoli, Ravenne, Naples et les sites de Pompéi, Paestum et Syracuse, le séjour en Italie mène Staël à Agrigente, sous le soleil de plomb du mois d'août 1953. De retour en France, ressurgissent les paysages insolés de Sicile. Entre la fin de l'année 1953 et l'été 1954, installé à Ménerbes dans le Vaucluse, Staël peint dix-neuf vues d'Agrigente dont celle présentée par Sotheby's.

Ciel prune, horizon jaune acide, terre rouge cinabre et rose brique. Dans Agrigente, les couleurs sont à leur paroxysme. Comme l'est la tension entre figuration et abstraction. Car si le paysage d'Agrigente est celui d'un champ insolé à perte d'horizon, la saturation des couleurs et l'ascèse de la composition transcendent le cadre spatial.
 
Peinte deux ans après les Footballers qui marquent chez Staël un retour au sujet après une décennie (1942-1952) de compositions abstraites, Agrigente est emblématique du paradoxe aussi brûlant que génial, d'un artiste qui, au sommet de son art et fidèle à lui, n'a pas de mouvement à sa mesure : ni figuration, ni abstraction.

« Je n'oppose pas la peinture abstraite à la peinture figurative. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d'un espace » (extrait de Témoignages pour l'art abstrait, Paris, 1952).

Dans ce rapport ambigu entre pôles figuratifs et abstraits, l'œuvre de celui qui naquit en 1917 à Saint-Pétersbourg n'est pas sans lien avec l'œuvre d'un autre artiste russe : Casimir Malevitch. Affirmant la suprématie des couleurs et des formes sur la représentation du monde visible, Malevitch, vingt ans après le magistral Carré noir sur fond blanc de 1913 réintègre des éléments figuratifs dans ses œuvres des années 1930. Dépassant l'alternative, Agrigente est sur cette lame : entre la vue des choses et la vue de l'esprit.

« Agrigente vous salue du fond de son sol et sans être tellurique, je vous serre bien amicalement les bras » (lettre du 6 septembre 1953 à Pierre Lecuire).

Dans Agrigente, l'indéfini de la vision confère à la toile une dimension spirituelle qui se retrouve dans l'œuvre d'un des leaders américains (né dans l'Empire russe) d'une abstraction fondée sur les rapports de couleurs : Mark Rothko et le Color Field Painting. Certes, chez Staël où les champs colorés sont distribués à angles vifs, les bords n'ont pas le caractère vaporeux des œuvres de Rothko. Mais l'éclat qui ressort du choc des surfaces (le ciel et la terre) a quelque chose d'une religiosité nietzschéenne qui marque tout l'œuvre de Rothko. Chez Staël, Agrigente atteint cette zone de perfection où s'abolit la distinction entre l'homme et le monde.

« Vous me faites espérer qu'un jour mes amis s'apercevront recevoir les images de la vie en masses colorées et pas autrement, à mille mille vibrations » (lettre de septembre 1950 à Bernard Dorival).

Dans Agrigente, au point où les lignes s'enfuient, la touche rougeoyante est d'une vibration, qui pour être locale, n'en n'est pas moins intense. Incendiaire, le centre (et le cœur) de la toile est traité sur un mode qui rappelle les plus belles irisations des œuvres de William Turner. Il rayonne au milieu de quatre surfaces unies, violette, rouge, rose et jaune, dont l'intransigeance est nuancée par la texture de la pâte picturale, étirée au couteau. Ainsi, appliqué dans le sens vertical, le violet du ciel pèse sur les surfaces tendues du sol,arasées par l'instrument du peintre.

« C'est indispensable de savoir les lois des couleurs [...] Chaque couleur a sa raison d'être et moi de par les dieux j'irai balader des toiles sans avoir étudié et cela parce que tout le monde accélère, Dieu sait pourquoi » (lettre du 30 novembre 1936 à Madame Fricero, sa mère adoptive).

Avec le voyage en Sicile, la palette de Staël change soudainement. Les teintes sourdes et les nuances de gris dont il a trouvé les ressources chez son ami Georges Braque font place à une opulence chromatique sans précédent. Allant de pair avec une modification de sa technique où la matière est plus fluide, moins bétonnée, les couleurs franches et violentes atteignent dans Agrigente un effet lumineux maximal. Sans jamais sacrifier aux demi-teintes. Dans Agrigente, de manière exemplaire, il y a incorporation de la lumière dans la couleur. Cette intensité qui ressort chez Staël de la collision des masses procède chez Van Gogh de la collision des touches de pinceau. Chez l'un comme chez l'autre admiré du premier, ces rapports détonants donnent aux œuvres une véhémence aussi puissante que fragile.

« Il n'y a que deux choses valables en art : la fulgurance de l'autorité, la fulgurance de l'hésitation. C'est tout. L'un est fait de l'autre mais au sommet les deux se distinguent très clairement. Matisse à 84 ans arrive à tenir la fulgurance même avec des bouts de papier » (lettre de 1953 à Pierre Lecuire).

Cette fulgurance de la couleur pure, Nicolas de Staël la tient aussi des Fauves. De Matisse en particulier. A cette époque, après avoir achevé les vitraux de la chapelle du Rosaire à Vence, ce dernier inaugure la technique des gouaches découpées. Dans Agrigente, il y a de celles-ci. Vitraux médiévaux dont Nicolas de Staël visite une exposition à Paris en 1953, mosaïques vues à Ravenne en 1954 et dans les églises orthodoxes et dorées de son enfance à Saint-Pétersbourg : il y a tout cela aussi. Dans Agrigente où la juxtaposition d'aplats monochromes quasi-géométriques supplante les superpositions antérieures, quelques lignes-force et la superbe perspective monofocale suffisent à faire resplendir les violet, rouge, rose et jaune.

« Si le vertige auquel je tiens comme à un attribut de ma qualité virait doucement vers plus de concisions, plus de libertés, hors du harcèlement, on aurait un jour plus clair » (Nicolas de Staël, Rétrospective de l'œuvre peint, Fondation Maeght, 1991, catalogue, p.19).

Dans Agrigente, exposée une première fois dans la rétrospective du musée national d'Art Moderne de Paris en 1956, un an après la mort tragique du peintre, l'intensité est à son comble. Comme si déjà dans cette oeuvre et dans ce « travail qui va de la terreur lente aux éclairs » (lettre du 9 novembre 1953 à René Char), le « prince foudroyé » (Laurent Greilsamer) jetait ses derniers mais ô combien sublimes feux.
 
*Catalogue en ligne sur http://www.sothebys.com/app/ecatalogue/fhtml/index.jsp?event_id=30396#/r=index-fhtml.jsp?event_id=30396|r.main=event.jsp?event_id=30396/
**L’auteur remercie Grégoire Billault, directeur du département contemporain Sotheby’s Paris, Isaure de Bruc et Olivier Fau, spécialistes.
 

laisser un commentaire


Staël en salle (de ventes)

« Un événement considérable, le plus important sans doute depuis Van Gogh [...]. Wols a tout pulvérisé [...]. Après Wols tout est à refaire » (Georges Mathieu)

Nicolas de STAEL « Depuis ce soir-là je roule de France en Sicile, de Sicile en Italie [...]. Le point culminant fut Agrigente »

Un colosse disparaît : JOHN MCCRACKEN ou la sculpture minimaliste américaine

Pablo Picasso, Femme agenouillée se coiffant, 1906 ou les techniques de bronzes d’art

Simon Hantai, Pour Pierre Reverdy entre couleur, lumière et hommages

Pleins phares sur une paire d’appliques en bronze doré

L’étoile Polaire

Trois petits dessins pour un grand artiste : Henri de Toulouse-Lautrec

Paul Colin (1892-1985). Le Tumulte Noir. 1929. Lithographie et coloris au pochoir

A deux faces : Portrait de Picasso par Dora Maar

Joli prix pour une majolique

De chair et d'argent : un record pour une photographie de nu d'Atget

Un écrin à cigarettes comme joyau de l'Art Déco

Un beau meuble pour deux ébénistes