21 Décembre 2009 18:09

Jenny is addicted to LED

par Tatyana FRANCK

Jenny Holzer, Fondation Beyeler 2009

« Je veux beaucoup de choses en même temps: laisser l'art à l'extérieur pour le public, être explicite mais pas didactique, [...] être drôle et ne jamais mentir », explique Jenny Holzer dans le catalogue de l'exposition qui lui est consacré jusqu'au 24 janvier 2010 à la Fondation Beyeler. Ambition tenue.

Beaucoup de citadins connaissent Jenny Holzer sans le savoir. Ces dernières années, ses œuvres ont été projetées sur les façades de plus de trente villes du monde, de Vienne à Rio de Janeiro, en passant par Prague, New York, Londres, Dublin, Oslo ou Singapour. Lauréate du Lion d'Or de la Biennale de Venise en 1990, elle est connue des Parisiens pour son illumination du Louvre à l’occasion des vingt ans de la Pyramide, en 2008.

Une artiste brillante
L’exposition personnelle que lui consacre la Fondation Beyeler à Bâle - l’une des plus prestigieuses fondations d’art contemporain au monde - est une première pour une femme... et la 5ème consacrée à un artiste contemporain, après Jasper Johns, Anselm Kiefer, Ellsworth Kelly et Wolfgang Laib.

L’exposition présente une sélection de son travail depuis les années 1980. Rappelons que le projet "Truism" datant des années 1977-79, consistait en plus de deux cent aphorismes écrit au Bic, imprimés sur des feuilles de papier que l’artiste collait anonymement sur les façades des bâtiments de Manhattan. Holzer y détournait des ordres ou des prescriptions dans le but de dénoncer l’idéologie consumériste : « Protect me from what I want », « The most profound things are inexpressible », « Lack of charisma can be fatal », etc.

Des œuvres lumineuses
Comme ces affichettes étaient considérées comme trop underground, Jenny Holzer a, au début des années 80, choisi de travailler sur un nouveau support : les panneaux électroniques. Ces installations «LED» (light-emitting diodes) - technique habituellement utilisée pour les panneaux publicitaires et les écrans de télévisions – sont une manière officielle de communiquer.

S’appropriant les bandes défilantes de Times Square à New York, sa première œuvre électronique proclamait sur écran géant : «Abuse of power comes as no surprise». Ironie de l’histoire, dans le quartier de Wall Street, elle avait choisi comme slogan : «It's not good to live on credit». Une artiste visionnaire... et bien cotée (pas à Wall Street heureusement mais néanmoins très appréciée des banquiers qui, grâce à elle, ont l’impression que leurs moniteurs Bloomberg sont presque des œuvres d’art).

Les enseignes lumineuses qui sont devenues sa « signature », sont très présentes dans l’exposition à Bâle. Elles s’appuient sur le choc visuel généré par la vitesse du défilement, les clignotements des « phrases-choc » ou les croisements de rubans à cristaux liquides. Il arrive que le spectateur soit parfois pris de cours et n’ait pas le temps de lire les phrases que l’artiste fait défiler à vitesse grand V : vertige des sens. Mettant en œuvre des dispositifs de plus en plus en plus sophistiqués, Jenny Holzer superpose les formats, varie les supports et change les couleurs. De véritables féeries de lumière qui crépitent sous nos yeux ébahis.

Jenny Holzer, Fondation Beyeler 2009

Jenny Holzer, Fondation Beyeler 2009

Des thèmes sombres
Jenny Holzer se distingue par sa virtuosité à détourner un langage de manipulation en parodiant le langage creux et cynique du politique. Jenny Holzer réussi l’exploit de rendre beau ce qui est moralement laid.

Les polices de caractères sont les seules polices que Jenny Holzer semble apprécier. Ses œuvres les plus récentes sont de violentes critiques de la guerre en général, du Gouvernement américain en particulier. Pour ses textes, Jenny Holzer, qui, depuis quelques années, n'écrit plus elle-même, se fonde désormais sur des rapports gouvernementaux déclassifiés. Les mots, les phrases, les thèmes sombrent alors dans le pathos : rapports d’interrogatoires par endroits censurés, cartes militaires utilisées pour la préparation de l’invasion de l’Irak ou empreintes digitales de soldats accusés de crimes... Elisabeth Smith, co-commissaire de l’exposition avec Philippe Büttner, parle du travail de Jenny en disant qu’il s’agit d’une artiste d’« art politiquement utile ».

Certaines séries ont pour but de dénoncer la violence faite aux femmes. Jenny s’attaque à la désinformation militaire sur la question du viol. Avec Lustmord (1993-95), elle va jusqu’à utiliser le corps humain comme support de ses textes traitant des viols commis durant la guerre en ex-Yougoslavie, écrits tant du point de vue de la victime, que de celui de l’observateur et du violeur… En fan de la déconstruction et de Derrida, Jenny Holzer s’attache à l’ensemble du message : texte, véhicule et contexte.

Jenny détourne également des emails et missives internes issus de l’US Army, déclassifiés après le 11 septembre 2001 et l'Acte de liberté d'information. Elle agrandit les copies de ces documents dont le contenu, lorsqu’il contient des noms propres, est en partie censuré. Il est à noter qu’un galeriste français qui demanderait à Jenny Holzer de faire de même avec des documents provenant des services secrets français serait immédiatement poursuivi pénalement au même titre que l’auteur de l’oeuvre... On peut s’interroger sur la valeur de la liberté d’expression au « pays des droits de l’homme ».

Jenny Holzer, Fondation Beyeler 2009

Un public ébloui
Paradoxalement, l'entrée dans l'exposition bâloise de Jenny Holzer s’ouvre sur une sélection faite par l'artiste d'œuvres d’art moderne conservées dans les collections de la Fondation Beyeler... L'artiste a notamment choisi L'enlèvement des Sabines de Picasso (1962) pour la réflexion qu’il induit sur les victimes de guerre. Pour Jenny Holzer, il s’agit qui plus est d’un retour aux origines puisqu’elle avait abandonné la peinture en 1977.

L’exposition se prolonge en dehors des murs de la Fondation Beyeler, par des projections de textes poétiques (dont ceux du poète polonais Wislawa Szymborska) sur les façades de la gare, de la mairie et de la cathédrale de Bâle et de Zurich. Selon le directeur de la Fondation Beyeler Samuel Keller, « il y a très peu d’artiste qui ont pu exposer autant d’œuvres d’art dans les espaces publics. Elle aime la confrontation avec les bâtiments et le public, car elle crée quelque chose d’unique et extraordinaire. Elle engage le public ». L'artiste lance aussi une œuvre d'art par SMS... Espace public ou privé ?

Dans le catalogue de l'exposition, Jenny Holzer déclare : "Je me suis concentrée sur ce que l'art traditionnel ne peut faire dans les espaces publics". Il faut dire qu’elle a longtemps refusé les lieux d'exposition traditionnels que sont les galeries et les musées, préférant diffuser ses messages sur la place publique. Elle s’est rattrapée depuis car l’exposition bâloise a déjà été présentée en automne 2008 à Chicago et au printemps 2009 au Whitney Museum of American Art à New York. Elle voyagera au printemps 2010 au Baltic Museum de Newcastle en Angleterre. Une consécration ou une compromission de la part d’une artiste qui avait pris part à un collectif, le groupe Collab dans les années 70, dont l'un des buts était de remettre en cause la figure de l'artiste individualiste.

Jenny Holzer
Fondation Beyeler
1er novembre 2009- 24 janvier 2010
Baselstrasse 101, CH-4125 Riehen/Bâle
Ouvert tous les jours de 10 à 18 h, le mercredi jusqu'à 20 h

Visite virtuelle de l'exposition de Jenny Holzer à la Fondation Beyeler (05:49min) !

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