Newsletter №3

JENNY HOLZER : LIGHT AND DARKNESS

Le marché électricité de Jenny Holzer

par Jeanne CALMONT

Dans le sillage de l’art conceptuel post-minimaliste, à l’heure très contemporaine où nombre d’initiatives artistiques sont annexées à cette catégorie, elle-même plus conceptuelle qu’explicite, où se situe l’œuvre de Jenny Holzer représentée en France par la galerie Yvon Lambert (Paris) ? Et à combien se négocie-t-il dans les salles de ventes ? Dix ans après le sacre du Lion d’Or à la Biennale de Venise, au moment où la Fondation Beyeler (Bâle) lui consacre une lumineuse rétrospective, il est temps de faire le point : Fiat lux !

Lumière, LEDs (light-emittig diodes) et language : trois données caractéristiques du travail de l’artiste américaine qui voit dans les nouvelles technologies un moyen efficace de diffuser un discours critique et engagé à teneur poétique, politique, sociale et féministe. De l’art minimal, Jenny Holzer retient le rapport à l’industrie productrice de formes standards et la distance qu’elle inaugure à l’égard de l’objet de l’œuvre d’art. Cette distanciation est consommée dans l’art conceptuel où le discours sur l’art devient l’objet même de l’art, lequel art trouve dans le langage les ressources de formes nouvelles. Car si l’idée en vient à primer la forme, la mise en œuvre de l’idée, c’est à dire sa lisibilité, passe par un système d’expression efficace. Il en va ainsi de la technique des LEDs que Jenny Holzer adopte en 1982 comme support privilégié des récits provocants dont elle est l’auteur et des textes historiques qui, depuis 2001, défilent sur les enseignes lumineuses et rubans à cristaux liquides de ses oeuvres. Ils sont les signaux quasi-hypnotiques de l’appréhension à forte charge émotionnelle de thématiques récurrentes : la mort, la violence et le sexe. Parmi les séries qu’elle décline via ce procédé, celle des Truisms se négocie (suivant les dimensions de l’installation et la taille de l’édition) entre 2 500 euros (comme Truism3, 3,8 x 10,2 x 12,7 cm, 100 exemplaires, 2 533 euros, Phillips de Pury & co (New York) 15 novembre 2009) à plus de 30 000 euros (comme Selections from Truisms, 7,6 x 13,3 x 138,2 cm, 30 050 euros, Sotheby’s (New York) 10 mars 2009). De même, les prix de la série Survival vont de moins de 5 000 euros (comme Survival Series LEDs, 9,1 x 10,7 cm, 4 683 euros, Wright Auctions (Chicago) 26 février 2009) à plus de 30 000 euros pour des longues œuvres verticales où la lumière rouge artificielle répète : « It’s hard to know » (36 674 euros, Sotheby’s (New York) 12 novembre 2009) ou encore « Bodies lie in the bright grass » (33 724 euros, Wright Auctions (Chicago) 4 juin 2009).

Le mode scriptural de la formulation se retrouve dans l’œuvre sculpté de l’artiste. En effet, à côté des modulations chromatiques électriques et des variations de vitesse de lecture d’un discours qui dépend en partie de l’actualité, Jenny Holzer s’exprime sur des matériaux divers. Après un record de 485 250 euros atteint chez Sotheby’s (New York) le 15 mai 2008 pour une table en marbre sur laquelle on pouvait lire « It is crucial to have an active fantasy life. Stupid people shouldn’t breed… », la cote de ces œuvres marmoréennes et massives se situe entre 50 000 et 250 000 euros. Mesurant environ 20 x 20 cm et éditées à 20 ou moins de 20 exemplaires, les plaques de bronze où sont gravées des sentences comme « If you aren’t political your personal life sould be exemplary » ou encore « There is a period when it’s clear that you have gone wrong but you continue […] » se vendent entre 5 000 et 10 000 euros. Si l’œuvre peint est rare dans les salles de ventes, de petites sphères en verre de 8 cm de diamètre éditées à 150 exemplaires sont, à 500 euros, l’occasion de se rappeler que « The future is stupid » (?).

On l’aura compris : le ton est résolument dérisoire et subversif. Il est d’autant plus convaincant que le substrat et la finalité sont idéologiques : reprenant à son compte les ambitions sociales du constructivisme russe, Jenny Holzer entend marquer et alerter la société par ses œuvres monumentales. Avec ses vingt longues bandes semi-circulaires de LEDs polychromes arpentant le mur de la Fondation Beyeler, Monument (2008) n’est pas sans rappeler le projet de Monument à la Troisième Internationale de Tatlin (1920). Et il n’est pas sans intérêt de noter que le leader de l’art conceptuel et pionnier de l’utilisation systématique des néons, Dan Flavin (1933-1996), a dans les années soixante-soixante-dix, lui-même réalisé plusieurs versions de Monument for V Tatlin adjugées entre 200 000 et 900 000 euros (comme Monument for V Tatlin, 243,8 cm de haut, 870 615 euros, Sotheby’s (New York) 14 mai 2008). En multipliant les variations à partir de la couleur, du nombre, des dimensions et de la disposition des tubes de néons industriels, Dan Flavin cherche à dématérialiser l'espace tout en lui procurant une consistance. Ces installations fluorescentes qui insistent sur la globalité des perceptions se vendent rarement moins de 100 000 euros en ventes publiques. Sur l’année 2009, les résultats sont compris entre 88 104 euros (Sotheby’s (New York) 13 mai 2009) et 630 747 euros (Sotheby’s (New York) 11 novembre 2009).

La dimension structurante de la lumière et la participation sensorielle du spectateur sont également au nombre des préoccupations de François Morellet (né en 1926). Protagoniste du GRAV (Groupe de Recherche d’Art Visuel) fondé dans les années soixante avec Julio le Parc, François Morellet explore dès 1963 (la même année que Dan Flavin) les ressources du néon. Multipliant les systèmes d’arrangements purement optiques et géométriques dans le but d’évacuer toute subjectivité individuelle et de la soumettre à des préoccupations collectives, il met au point une trame dont les éléments se négocient aux alentours de 20 000 euros. Plus fréquentes sur le marché des enchères sont les œuvres peintes (huiles ou acryliques). A côté d’œuvres très graphiques où le réseau de lignes opère transposition de la réflexion visuelle pour des prix allant jusqu’à 40 000 euros (3Trames 1°- 90°- 179°, 140 x 140 cm, 40 000 euros, Sotheby’s (Paris) 28 mai 2009), certaines œuvres associent moyens picturaux et lumière électrique comme dans Récréation n°10 d’après Téo Barrault 3 ans, adjugée 20 000 euros chez Artcurial (Paris) le 7 décembre dernier.

Autre artiste qui, à la suite de Jenny Holzer, se rattache aux tendances de l’art minimal et conceptuel associés au nom de Dan Flavin aux Etats-Unis et de François Morellet en France, Ivan Navarro (né en 1972) réinterprète l’espace et les objets élémentaires qui l’occupent (portes, chaises, placards…) à partir de miroirs, d’ampoules et de tubes luminescents. Trompe l’œil et illusions d’optique fascinent et déconcertent. Apparues en 2007 sur le circuit des enchères, ces œuvres trouvent acquéreurs entre 11 000 et plus de 50 000 euros comme un monumental White Edge (20,3 x 218,4 x 101,6 cm) vendu 51 688 euros chez Phillips de Pury & co (New York) le 16 mai 2008. Adjugée 21 171 euros chez Christie’s (Londres) le 1er juillet 2009, une Blue Electric Chair renvoie à la dimension critique de l’œuvre du jeune artiste chilien. A l’instar de Jenny Holzer dont le travail récent exploite des archives déclassifiées du Pentagone américain, Ivan Navarro est un artiste engagé. En témoignent ses Records conçus à partir des archives secrètes de la dictature de Pinochet. Que lumière soit faite sur de sombres faits : tel est aussi le sens ces oeuvres.

NB : sauf mention contraire, prix indiqués hors frais (prix marteau).

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