Newsletter №4

UN BOLTANSKI MONUMENTAL

Christian Boltanski au Grand Palais : Un cœur en enfer qui jette un froid éphémère

par Tatyana FRANCK

Deux expositions endiablées

L'année 2010 commence sur les chapeaux de roues pour l'artiste français né en 1944 qui représentera la France à la Biennale de Venise en 2011. Deux expositions lui seront consacrées simultanément : Personnes au Grand Palais et Après au MAC/VAL de Vitry-sur-Seine. Dans une interview dans le magazine Art Actuel du mois de janvier-février, Christian Boltanski remarque que « l'inspiration commune [entre ces deux expositions] est très lointaine, elle est à chercher autour de L'Enfer de Dante. Il n'y a pas de relation visuelle ou formelle entre elles. Ce sont deux cercles. Une sorte de suite pour deux projets totalement différents mais qui, en même temps, se répondent. Très sommairement, le Grand Palais est le lieu de mise à mort et le MAC/VAL est celui des limbes. Autour des thèmes (...): le choix de Dieu et le hasard ».


Un palais au goût amer

Confrontation artistique de grande ambition, MONUMENTA invite chaque année un artiste contemporain de renommée internationale à investir les 13 500 m2 de la nef du Grand Palais avec une œuvre magistrale spécialement conçue pour l'occasion. Œuvre visuelle, mais aussi sonore, l’installation inédite réalisée pour le Grand Palais permet à Christian Boltanski de poursuivre sa réflexion sur la question du destin et de l’inéluctabilité de la mort. A l'intérieur de la nef, l'artiste a installé une montagne de vêtements de 11 mètres de haut au-dessus de laquelle est actionnée une grue qui va prendre des vêtements et les rejeter. Et l'artiste de s'interroger : « pourquoi celui-là est pris et pas l'autre? ... lorsque l'on arrive à un âge comme le mien, on a l'impression d'avancer dans un champ de mines. Des amis ont déjà disparu. Nous continuons, mais peut-être que demain, c'est nous qui allons sauter. D'où la perception d'avoir un doigt au-dessus de nous qui prend celui-ci. Celui-là, et pas celui qui est là ».


Un re-cœur à battre

Le Grand Palais se présentera aussi comme une "grande usine" (selon les mots de l'artiste) avec 400 battements de cœur qui résonneront en même temps. Chaque battement de cœur émanera d'un haut-parleur sur un poteau. Christian Boltanski poursuivra sa collecte d’enregistrements de battements de cœurs qu’il a engagée pour réaliser les Archives du cœur : les visiteurs sont invités à enregistrer le son des battements de leur cœur et à en faire don à l’artiste. Ces battements de cœur iront ensuite sur l'île de Teshima dans la Mer Intérieure du Japon l'été prochain dans le cadre du Setouchi Art festival (http://setouchi-artfest.jp/en/about/). Le lieu, reculé et difficile d'accès, présentera une salle dans laquelle les visiteurs pourront demander à écouter le cœur de telle ou telle personne, qui sera à ce moment là peut-être décédé.


Le Grand Palais de la découverte

Pour Boltanski, le Grand Palais est avant tout associé au salon de l'Enfance où dans, dans les années 1950, il allait en famille. Le Grand Palais a un passé et une architecture spécifiques : « Contrairement à une exposition classique dans un musée ou l'art défile sous notre regard, le Grand Palais est un lieu propice à une expérience qui immerge le spectateur. Tout l'espace fait partie de l'œuvre. Le son, la température, les matériaux utilisés, la manière de déambuler, la réaction des visiteurs, autant d'éléments constitutifs d'un projet artistique qui est créé comme une œuvre globale. » Il en conclut : « Je ne ferai pas la même œuvre là que je ferai au Centre Pompidou ni la même œuvre que je ferai dans un jardin ».


Les spectateurs doivent être avertis

L’œuvre présentée au Grand Palais est une création à caractère éphémère. Selon la volonté de l’artiste, les éléments qui la constituent seront recyclés à l’issue de l’exposition. Boltanski conçoit son œuvre comme un spectacle ou un théâtre : « Chaque lieu doit être un lieu où on doit un peu imaginer comment le spectateur va recevoir ce qu'on lui présente, quel type de spectateur va venir ». Par exemple, pour l'exposition Après au MAC/VAL, « on entrera dans la salle par un rideau sur lequel sera projetée une vidéo qui plonge au cœur d'une foule. On la traverse et on arrive dans une sorte de village arabe fait de grands cubes : 50 structures métalliques de 6 mètres de haut, recouvertes de bâches noires qui flottent un peu. L'idée est de faire se perdre le spectateur dans un labyrinthe. Vous rencontrez alors des mannequins - ce sont peut-être des anges - qui vont interrogent sur votre vie passée et sur la façon dont s'est faite pour vous le passage (...) Vous voici parvenu dans le second cercle, indéfini, mystérieux. Celui du questionnement. »


Boltanski fait froid dans le dos

Christian Boltanski a délibérément fait le choix du Grand Palais en hiver : « Il va y faire froid et le froid fait partie intégrante de ce travail. Le fait d'avoir froid, d'être angoissé ou bouleversé, de chercher la sortie, de vouloir retrouver la vie à tout prix est une expérience. » Boltanski se pose toujours la question s'il va faire froid car « on n'est pas dans le même état pour voir quelque chose si on a un gros manteau ou si on a du soleil dans les yeux ».


Chronique d’une mort annoncée

Dans une interview consacrée à Beaux-Arts Magazine, Boltanski parle de son ultime œuvre puisqu’elle s’arrêtera avec sa mort : « A partir de janvier 2010, quatre caméras vont filmer 24 heures sur 24 mon atelier, que je m'y trouve ou non. Les images seront envoyées en direct dans une caverne semi-artificielle de Tasmanie, selon un contrat que j'ai conclu avec un collectionneur ». Et Boltanski d’ironiser : Le milliardaire qui a financé ce projet « a parié que je mourrai dans les huit ans à venir. En attendant, il me verse un viager. Si je meurs avant, il gagne car il aura payé moins que prévu. Si je meurs après, c'est moi qui gagne. En attendant, les DVD s'accumulent et, tant que je suis vivant, il ne peut rien en faire. (...) J'ai toujours voulu mettre ma vie en boîte, depuis mes débuts. Ce projet participe de cela. Et c'est une bonne assurance-retraite. »

NB : La lumière sera une lumière de néons, très froide, allumée toute la journée. La meilleure heure pour visiter l'exposition est en fin de soirée, à la tombée de la nuit.


Nef du Grand Palais
Le Grand Palais
avenue Winston Churchill
75008 Paris
http://www.monumenta.com

Horaires :
Tous les jours sauf le mardi
De 10h à 19h le lundi et le mercredi
De 10h à 22h du jeudi au dimanche

INTERVIEW DE BOB CALLE

Robert Calle, plus connu sous le nom de Bob Calle, est non seulement cancérologue et ancien directeur de l'Institut Curie à Paris mais aussi un important collectionneur d'art contemporain. A sa retraite, Bob Calle a pris en charge la direction du Carré d'art de Nîmes de 1993 à 2000. Ami proche de César, Arman, Martial Raysse et Christian Boltanski, Bob Calle est l’auteur de nombreux ouvrages dont Christian Boltanski, Livres d'artistes (1969-2007), Editions 591, 2008 et Archives, Christian Boltanski 01, Editions 591, 2009. Ce dernier ouvrage est le sujet de l’interview qu’il a bien voulu accorder à ArtyParade.

ArtyParade: Bob Calle, pourquoi avez-vous choisi Christian Boltanski comme sujet de votre dernier ouvrage ?

Bob Calle: A ma retraite en 1993, j'étais très content et je me suis dit " Enfin, tu n'as rien à faire !" mais au bout d'un mois, je me suis dit "qu'est ce que tu vas faire aujourd'hui ? ". J'ai alors pensé que Christian Boltanski m'avait dit un jour "si tu veux faire mon catalogue raisonné...". Il m'avait dit cela deux ou trois ans auparavant comme une boutade... Je suis donc allé le voir. Et il m'a dit : "ah oui, d'accord, d'accord !...". J'aimais beaucoup le travail de Boltanski, et nous lui avions organisé une expositon à Nîmes en 1989. Je le connais depuis 1969, date de sa première exposition à la galerie Daniel Templon. C'était en réalité sa deuxième exposition. La première était uniquement composée de peintures et de mannequins. Après, il a renié cette époque mais maintenant, il l'accepte.

AP: Connaissiez-vous le personnage avant de connaître son oeuvre?

BC: Non, je les ai connus en même temps. Je suis allé dans son atelier, le grenier de chez ses parents et c'est à ce moment que je lui ai acheté quelques oeuvres. Pour la collection de Nîmes, j’essayais toujours de ne pas avoir une seule œuvre, un échantillonage mais d’en avoir cinq ou six, naturellement en fonction du prix de l’artiste. Pour Richter, Polke, nous n’en n’avons pas cinq mais trois, ce qui n’est déjà pas mal!

AP: Considérez-vous votre ouvrage comme un catalogue raisonné?

BC: C’est un livre en deux parties :
1° Les pages bleues correspondent aux premières années.
Les activités de Christian Boltanski – Envois, expositions d’un jour, activités répétitives, performances…– étaient éphémères, allaient dans plusieurs sens et souvent se recoupaient, voir même se chevauchaient. Par exemple, Christian Boltanski a participé à une exposition au Centre Américain qui n’a duré qu’un jour. Installation et destruction. C’était en fait une performance.
J’ai donc essayé de classifier tout cela et de le rendre plus clair. Christian Boltanski ne possédait pas d’archives complètes. Il a fallu les reconstituer.
2° Les pages blanches correspondent au catalogue raisonné des œuvres avec leurs descriptions, les lieux d’exposition, les propriétaires successifs…

Il faut aussi rappeler que sa première activité de peintre a commencé très tôt, quand il avait 14 ans. En 1968, il a exposé ses tableaux au cinéma Ranelagh. En 1969, il écrit : "ma vraie activité artistique commence en 1969, pas avant". Nous avons inclus une quinzaine de peintures, dans des collections privées, sur les 200 qu’il a dû faire.

AP: Votre catalogue a-t-il vocation à être exhaustif?

BC: Il ne le peut pas. Il y a toujours des oublis. Un ami auteur d’un catalogue raisonné m'a dit : "j'ai mis 12 ans à le faire et 8 ans de plus pour les rectificatifs!"
Le catalogue 01 qui comprend déjà deux cent oeuvres s'arrête en 1974. D’autres fascicules suivront. Toutes les oeuvres connues sont déjà enregistrées.
La plupart des catalogues raisonnés sont assortis d’un livre additionnel qui recense les oublis. Il y a aussi le problème des artistes qui refusent de reconnaître certaines de leurs oeuvres. L'artiste a le droit de détruire des oeuvres qui ne sont pas dans le commerce car tant que l'oeuvre n'est pas divulguée, elle est à la disposition de son auteur.

AP: Avez-vous rencontré des faux?

BC: Oui mais pas beaucoup, seulement trois. Ces faux étaient évidents! Nous avons pu en faire retirer deux dans des salles de ventes.

AP: Vous évoquez cette intervention en salle de ventes. En tant qu'expert, spécialiste de l'oeuvre de Bolstanski, vous pouvez délivrer des certificats d'authenticité. Le faites-vous?

BC: Non. Christian faisait quelques fois des certificats d'authenticité. Maintenant, ce qui fait foi, c’est le catalogue raisonné.

AP: Comment Boltanski a-t-il envisagé son exposition au Grand Palais?

BC: L'oeuvre de Boltanski, intimiste, se passe très souvent dans l'obscurité. C’est très différent du Grand Palais. Il a trouvé des idées.

AP: Les oeuvres postérieures à 1974 feront d'objet d'un deuxième opus?

BC: Si j'ai le courage... C’est toujours très difficile de réaliser un catalogue raisonné.

AP: Pour les multiples, quel est le nombre d'exemplaires au-delà duquel vous considérez qu'une oeuvre n'est plus originale?

BC: Trois exemplaires. Mais la plupart de ses pièces sont uniques. Quelques œuvres, moins de dix, des photographies ont été éditées à trois exemplaires. Il aussi fait quelques multiples, essentiellement pour des oeuvres de bienfaisance, des écoles... Ces multiples ne sont pas recensés dans le catalogue. Il n'en n'a pas fait assez pour justifier un catalogue.

Un premier livre, édité en 2008 [N.B. Christian Boltanski, Livres d'artistes (1969-2007)] recençait les 78 Livres d'artistes que Christian Boltanski a édité. Ces livres sont passionnants car ils concernent à quelques exceptions près trois thèmes qui reviennent constamment dans son œuvre : son enfance, la vie des autres et la mort.


Consultez les livres de Bob Calle sur le site extrêmement bien fait des Editions 591 !



Entretien avec Christian Boltanski - Monumenta 2010
envoyé par monumenta. - Regardez plus de courts métrages.

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