15 Février 2010 13:29

Le choc des Titans : Rodin-Matisse

Par Jeanne Calmont

En 1899, Matisse (1869-1954) acquiert chez Vollard le Buste d’Henri Rochefort, plâtre original de Rodin (1840-1917) dont il tire rapidement deux dessins. En plus d’introduire à la relation entre les œuvres des deux artistes qui ne se rencontrent qu’une fois en 1900 et dont rend compte l’exposition du musée Rodin (Paris, 23 octobre 2009-28 février 2010), cette acquisition pose la délicate question du caractère original des œuvres sculptées (par opposition aux œuvres de reproduction) et de leur prix. Autrement dit comment lire une notice de catalogue de ventes aux enchères et remporter haut la main une sculpture de Rodin par ci, une sculpture de Matisse par là ?

A titre liminaire et sans entrer dans les méandres de la législation*, il convient de rappeler que depuis la loi du 1er août 2006 (portant transposition de la directive européenne du 27 septembre 2001 relative au droit de suite) ne sont plus considérées comme originales les fontes posthumes pour autant que les exemplaires ne sont pas exécutés par l’artiste lui-même ou sous sa direction.

Rodin : Titan I

Rodin, L'homme qui marche, Plâtre, avant 1899, Musée Rodin © musée Rodin - Photo : Adam Rzepka

Parce qu’il a un pied dans un siècle, un pied dans l’autre, l’œuvre sculpté de Rodin est à bien des égards exemplaire des problèmes de qualification juridique des bronzes, problèmes résultant de la succession des législations (celle de 2006 étant la dernière en date). A ceux là s’ajoutent les problèmes de cession et de dévolution du droit d’auteur en général, du droit de reproduction en particulier dont on rappelle qu’il est, jusqu’en 1910, automatiquement cédé en même temps que la propriété du support. Autrement dit et jusqu’à cette date, le fondeur-éditeur à qui Rodin cédait son modèle en plâtre ou en terre cuite pour en faire un ou des bronzes était ipso facto investi du droit de reproduction de l’œuvre. Parmi les fondeurs d’art qui travaillèrent avec lui, il faut citer au premier chef Ferdinand Barbedienne (1810-1892) qui détint pendant vingt ans l’exclusivité des fontes de L’Eternel Printemps et du Baiser. D’une qualité exceptionnelle, il va sans dire que ces tirages sont très recherchés. En plus des Griffou, Gruet, Bingen, Gonon…, s’il est une dynastie de fondeurs associée au nom de Rondin, c’est bien celle des Rudier. Sous la direction de François Rudier, la société produisit 115 bronzes ente 1881 et 1904, la plupart ne portant ni sceau, ni signature. Nombre des bronzes de Rodin portent la marque d’Alexis Rudier (le frère) qui ouvre sa propre fonderie en 1874. Eugène Rudier (le fils) reprend l’entreprise familiale (et la signature de son père) pour devenir le premier fondeur de Rodin en 1902, son fondeur exclusif en 1913 et jusqu’à sa mort (en 1954), le fondeur attitré du musée Rodin.

Sans entrer ici* dans le détail des problèmes juridiques qui ont une incidence sur la détermination de la valeur des bronzes, intéressons-nous à leur forme et à leur prix. Quels sont sur une année de référence (2009-1010) les bronzes de Rodin qui se sont le plus et le mieux vendus en salle des ventes ?

A deux jours d’intervalle, deux exemplaires en bronze de l’œuvre la plus populaire de Rodin, LE BAISER, se vendaient à Londres lors des sessions impressionnistes de Christie’s et Sotheby’s. Portant l’un et l’autre la marque du fondeur Barbedienne, ils ont été respectivement adjugés 412 956 euros le 2 février 2010 (pour une hauteur de 60cm) et 177 397 euros le 4 février 2010 (pour une hauteur de 25,2cm). Pas moins de cinq autres épreuves sont passées en vente en 2009 pour des adjudications allant de 135 420 euros (Sotheby’s, Londres, 5 novembre 2009, hauteur 25,7cm, marque de fondeur Alexis Rudier, fonte de 1928) à 3 794 000 euros (Christie’s, New York, 3 novembre 2009, hauteur 86,4cm, dite « Taille de La Porte »). Il faut rappeler que l’œuvre faisait initialement partie du monumental projet de La Porte de l’Enfer commandée au sculpteur par l’Etat en 1880. Le sujet représentait à l’origine Paolo et Francesca, les deux amants de La Divine Comédie de Dante condamnés à errer dans les enfers. Dès 1886, Rodin estimant l’œuvre trop sensuelle pour s’intégrer dans le chaos de La Porte de l’Enfer en fit une œuvre autonome, aucun détail ne venant rappeler l’identité des amants. Le titre abstrait que lui donne le public est conforme aux intentions universelles du sculpteur privilégiant la forme et l’intégration des formes dans l’espace sur la figuration proprement dite. Rappelons que de ce « grand bibelot » comme l’appelait Rodin, il existe trois versions en marbre exécutées par son atelier (Rodin n’étant pas un sculpteur de taille directe mais un modeleur), conservées dans des collections publiques, à Paris (musée Rodin), à Londres (Tate Gallery) et à Copenhague (Ny Carlsberg Glyptothèque).

Autre œuvre créée à l’époque de l’intense travail de La Porte de l’Enfer mais qui n’y figura jamais, L’ETERNEL PRINTEMPS est une variante du Baiser sur un mode extrêmement fluide évoquant la statuaire du XVIIIe siècle. Cette œuvre qui connut un grand succès et fut traduite plusieurs fois en bronze et marbre, est, en un an, passée au moins cinq fois en ventes publiques pour une estimation partant de 600 euros (édition à 499 exemplaires) et une adjudication atteignant 199 367 euros (Sotheby’s, Londres, 4 février 2009).

L’ETERNELLE IDOLE fait également partie des œuvres composées à partir d’éléments de La Porte de l’Enfer. Réunies à partir de 1890, fondues en bronze dès 1891 et taillées en marbre en 1893, les figures de la femme et de l’homme glissant le long du torse de son amante évoquent (comme le titre du groupe lui-même) les tendances symbolistes de l’œuvre de Rodin à la fin du XIXe siècle. Trois versions de cette œuvre circulaient dans les salles de ventes en 2009. Mais force est de constater qu’avec deux invendues (pour des estimations allant de 40-50 000 euros à 450-550 000 euros) et une version adjugée 77 000 euros en dessous de l’estimation basse (Paris, Claude Aguttes, 16 décembre 2009), les résultats ne sont pas à la hauteur de l’extrême sensualité de l’œuvre.

Créé en 1880 dans sa taille d’origine (70cm) pour orner le tympan de La Porte de l’Enfer, LE PENSEUR représentait ab initio la figure du poète torturé (Dante). En 1888, date à laquelle l’œuvre est exposée comme œuvre à part entière et plus encore à partir de 1904 où elle acquiert une dimension monumentale (180cm), Le Penseur devient l’archétype de celui dont la force de méditation suspend une puissance physique hors du commun suggérée par la musculature. Combien fallait-il débourser en salles des ventes pour acquérir ce modèle de vertu virile ? Sur les six épreuves passées en ventes en 2009, deux ont été ravalées, l’une s’est vendue 1 100 euros (Naples, Casa d’Aste Vincent, 18 décembre 2009, 13cm), l’autre, 5 500 euros (Cologne, Van Ham Kunstauktionen, 20 novembre 2009, 36cm), une autre, 15 000 euros (Munich, Hampel Kunstauktionen, 28 mars 2009, 36cm). Mais pour un bronze à taille originale et pour se mesurer à la masse, il fallait disposer de 256 000 euros (Paris, Mathias, Baron Ribeyre et Lemoine, 17 juin 2009, 72,5cm).

Dans le répertoire de formes du sculpteur, les mains sont celles auxquelles il apporte le plus d’attention au point de les isoler et d’en faire des sculptures autonomes. Cet intérêt fragmentaire procède de la méthode de travail de Rodin qui opère par assemblages et recompositions d’éléments en terre préexistants (mains, jambes, pieds, bustes…) dont il fait systématiquement mouler des plâtres rassemblés sous le terme d’« abattis ». Moderne s’il en est, cette démarche trouve son aboutissement dans l’isolement de certaines parties du corps de ses sculptures auxquelles, en démiurge, il confère une valeur intrinsèque et indépendante. Il en va ainsi des mains de certains Bourgeois de Calais qui se négocient entre 10 000 euros (Paris, Sotheby’s, 28 mai 2009) et 38 000 euros (Versailles, Eric Pillon Enchères, 10 mai 2009). Avec La Cathédrale et Le Secret, LA MAIN DE DIEU est la plus emblématique des œuvres où la main devient un tout autosuffisant et extraordinairement expressif. Le 25 novembre 2009, un exemplaire de cette main divine qui est aussi celle du sculpteur émergeant de la masse du socle brut, a été adjugé 135 000 euros (Paris, Mathias, Baron Ribeyre et Lemoine).

Les tendances du sculpteur à la fragmentation et au non finito (la matière brute est apparente dans la plupart de ses œuvres) se confirment dans un chef d’œuvre du genre : L’HOMME QUI MARCHE. Réalisé à partir d’études de jambes et de torses du Saint Jean-Baptiste (1880) dont un exemplaire s’est vendu 66 906 euros (Londres, Christie’s, 5 février 2009), la figure nue est fruste. Sans tête, les bras tronqués, elle renonce définitivement au dogme du « tout ensemble » de la tradition académique. Rugueuse, la surface du bronze ne laisse pas de place au poli pour se frotter à l’air. L’homme universel, l’homme primitif et l’homme moderne sont nés : rassemblés dans une œuvre dont les exemplaires sont rares.

Matisse : Titan II

Matisse, Le Serf, Bronze, 1900-1903, coll.musée Matisse de Nice © succession H. Matisse - Photo : F. Fernandez

Un an après sa rencontre avec Rodin, Matisse commence à pratiquer la sculpture et entreprend la réalisation du SERF (1903) exposé les bras tendus au Salon d’Automne de 1904 (avant le retentissant « Salon des Fauves » de 1905). Mais en 1908, au moment où il change d’atelier, les bras du modèle sont endommagés. Au lieu de les réparer, Matisse décide de les sectionner avant de couler définitivement la figure en bronze. Outre le type rustre du modèle et la façon magistrale dont la sculpture investit l’espace, le procédé elliptique, partiel et inachevé n’est pas sans rappeler l’œuvre de Rodin en général, L’Homme qui marche en particulier. La dernière vente aux enchères où un exemplaire de l’œuvre figurait au catalogue date de 2001 : adjugée 3 458 144 euros (New York, Phillips de Pury, 5 novembre 2001).

A l’exception de cette sculpture de 92,5cm, rares sont les oeuvres de grandes dimensions dans l’oeuvre sculpté de Matisse qui compte un peu plus d’une soixantaine de pièces : essentiellement des bustes et des nus modelés en terre (comme Rodin, Matisse est un modeleur) et fondus en bronze (notamment par la maison Valsuani réputée pour la qualité de ses fontes à la cire perdue).

Le corpus sculpté du peintre étant plus restreint que celui de Rodin, les œuvres sont en conséquence moins fréquentes en salle des ventes. Il faut remonter en 2000 pour trouver la trace de LA SERPENTINE (1909) adjugée 14 066 540 euros (New York, Sotheby’s, 10 mai 2000). Reprenant le nom d’une danse inventée par la célèbre Loie Füller, l’œuvre témoigne de l’intérêt durable de Matisse pour le thème. A la suite de Rodin, il trouve dans cette rythmique corporelle l’occasion de renouveler son approche du mouvement. Déhanchée, sinueuse, la figure s’étire et joue des pleins et des vides.

Entre 1909 (année de La Danse, Saint Pétersbourg, Musée de l’Ermitage) et 1930, Matisse réalise la série des NUS DE DOS où il affronte les problèmes picturaux qu’il rencontre : la ligne et le tracé des figures d’une part, le rapport entre la forme et le fond d’autre part. Fondus en bronze après la mort de l’artiste, aucun de ces bas-reliefs modernes d’où émergent des dos ne sont passés en vente publique ces dix dernières années. Alors que Rodin lui suggérait en 1899 de lui rapporter ses dessins mieux « pignochés » c'est-à-dire plus léchés (un reproche qui décevra le jeune Matisse en quête de simplification et fera de sa première rencontre avec le maître la dernière), cet ensemble où le motif se fond dans le support est symptomatique de la manière dont la figure gagne en indépendance par rapport au modèle et à la représentation : une voie ouverte par Rodin lui-même : celle de l’autonomie du langage plastique.

Giacometti : Le troisième homme

Alberto Giacometti, L’Homme qui marche I, bronze, estimation: £12-18 million/ €14-20 million © Sotheby's

Après L’Homme qui marche de Rodin et Le Serf de Matisse, L’HOMME QUI MARCHE  I (1960) de Giacometti (1901-1966) fait un pas de plus dans la modernité. Et bat des records en devenant l’œuvre la plus chère jamais vendue : 66 392 600 euros chez Sotheby’s (Londres) le 3 février 2010 pour cet exceptionnel bronze d’un mètre quatre-vingt-trois. A quand et combien le moulage en bronze du premier pas de Neil Armstrong sur la lune ?


N.B. : prix indiqués hors frais (prix marteau).

* Lire à ce sujet l’article de Jessica Giraud et Jeanne Calmont sous la rubrique « Trouver la parade juridique ».

Bibliographie : Matisse/Rodin (catalogue d’exposition), Paris, RMN, 2009.

http://www.france24.com/en/20100204-giacometti-smashes-auction-record-sothebys-walking-man-sculpture (http://www.france24.com/en/20100204-giacometti-smashes-auction-record-sothebys-walking-man-sculpture)

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