Newsletter №6

LUCIAN FREUD OU L'INCONSCIENT DE LA CHAIR

Lucian Freud, peintre de la matière et non de la manière

Par Tatyana Franck

 
Jean Clair a pu dire du travail de Lucian Freud qu'il "a assimilé la peinture allemande des années 1920, puis la peinture anglaise des années 1930 et, à partir de là, il a fait du Freud. « Quand j'ai organisé une exposition de ses tableaux à Beaubourg, elle a été accueillie par des sarcasmes ! ».
 
Aujourd’hui, il n'est désormais plus question de mépris... le petit-fils du fondateur de la psychanalyse succède au pape de « l'outre noir », Pierre Soulages. Il faut dire qu'il est désormais considéré, depuis la mort de Francis Bacon, comme le plus grand portraitiste vivant et le "maître de la carnation picturale contemporaine".

A rebours des mouvements artistiques contemporains, Lucian Freud a longtemps inscrit sa peinture dans l'isolement de son atelier, dans un corps à corps avec le motif et dans l’observation intense de ses proches... Voilà pour le thème de la deuxième exposition de Beaubourg consacrée à l'artiste, pour laquelle le Centre est parvenu à rassembler 50 tableaux.
 
 
"Je peins ce que je vois, pas ce que vous souhaitez que je voie"
 
Si la lumière est le langage de la peinture, le corps est le texte de Lucian Freud. Ses peintures, violentes de réalisme, plus épaisses, froides et presque cadavériques donnent l'impression que Thanatos a pris le dessus sur Eros. La lumière y est crue, voire maladroite, alors la chair y est analysée au scalpel. Ses portraits sont en quelque sorte une autopsie esthétique mais peu esthétisante. 
 
Les portraits des intimes de Lucian Freud, volontairement peints dans des positions torturées, illustrent sa vision sans artifice mettant en évidence des parties du corps surexposées et déformées. La singularité du travail de Lucian Freud tient en grande partie au traitement minutieux et quasi obsessionnel du nu : « Je veux que la peinture soit chair »... et du portrait : « Pour moi le tableau est la personne ». Freud parle d'une « déformation particulière » qu'il obtient par sa façon de travailler et d'observer de manière extrêmement minutieuse. Sa mère, par exemple, a subi « plus de 2 000 séances de pose ».
 
Lucian Freud, Leigh under the Skylight, 1994, huile sur toile, 271 x 121 cm. Collection particulière. Photo John Riddy. © Lucian Freud
 
Faute d'avoir accepté de subir le long rituel des centaines d’heures de pose, Elisabeth II n'a eu droit qu'à un tableau de très petit format pour sa commande réalisée à l'occasion de son jubilé en 2001. Ce portrait qui présente la Reine d'Angleterre avec une tête engoncée a fait scandale. Alors que le directeur de la National Portrait Gallery le décrit comme "psychologiquement puissant", le Daily Telegraph l'accuse d'être "extrêmement peu flatteur" et le Sun d'avoir représenté un "travesti". Consciemment ou inconsciemment, Lucian Freud a commis un "crime de lèse majesté" qui n'avait rien d'un acte manqué. Nous sommes donc très loin de l’Angleterre victorienne, mais aussi des portraits des rois Henry VIII par Holbein et Charles I par Van Dyck. C'est ce que l'on appelle renouveler un genre...
 
 
Lucian Freud, Queen Elizabeth II, 2001, huile sur toile, 23 x 15 cm.
 
 
Un huis-clos autour du thème de l'atelier
 
L'exposition qui s’ouvre le 8 mars à Centre national d’art contemporain Georges Pompidou s'organise autour du thème de l'atelier. Elle réunit, dans un espace de plus de 900 m2, les principales grandes compositions du peintre dites Large Interiors, les variations autour des maîtres anciens, la série des autoportraits et les récents et imposants portraits de Leigh Bowery ou de Big Sue (de son vrai titre Benefits supervisor sleeping), considérés comme figurant parmi les chefs-d'œuvre du peintre.
 
Le thème de l'atelier porte en lui la métaphore de la peinture : le huis-clos entre le peintre et son modèle, la représentation du réel, le processus de création... Rien de très original de la part des curators de Beaubourg puisque c'était déjà le thème de l'exposition Giacometti en 2008. On peut néanmoins remarquer que l'atelier joue un rôle particulièrement important dans l'univers de Lucian Freud. Les adresses successives de ses ateliers constituent des éléments de titre ou de datation (w11, w9), depuis celui de Paddington où il s'installe en 1943 pour trente ans, jusqu'à la maison de Notting Hill en passant par le loft de Holland Park. Que de belles adresses !
 
 
 
Working at Night, 2005, photographie, 56,7 x 76 cm © David Dawson, courtesy of Hazlitt Holland-Hibbert, Londres
 
Dans son atelier, Lucian Freud installe ses modèles selon des mises en scène précises, mettant en jeu le mobilier et les objets raréfiés de l'atelier, accessoires récurrents et reconnaissables des compositions : plante verte, canapé crevé, fauteuil usé, lit en fer, lavabo, murs maculés de peinture.
 
 
Admirer, 2004-2005, photographie, 59 x 76 cm © David Dawson, courtesy of Hazlitt Holland-Hibbert, Londres
 
L'autre thème éculé, s'il en est, de l'exposition est celui de la figure de l'artiste – autoportraits et la relecture des maîtres. Ces dernières années, Lucian Freud a été inspiré par d’autres artistes. Dans cette section, l’ensemble d’œuvres – gravures, dessins, peintures – forme autant de relectures autonomes de tableaux choisis, L’après-midi à Naples de Cézanne, une étude de tronc de Constable, un dessin de Picasso ou encore La Maîtresse d’école de Chardin.
 
De précieux documents graphiques et photographiques viennent compléter cette exposition. Le parcours de l’exposition se conclut par la présentation de deux films : Small Gestures in Bare Rooms de Tim Meara, 2010 (10’, couleur, 16mm), parcours lent et silencieux de l’atelier de Holland Park, et celui de David Dawson, assistant de l’artiste, montrant Lucian Freud dans son atelier, (5’). La dernière salle révèle un ensemble de photographies de l’atelier de l’artiste par David Dawson.
 
 
Lucian Freud, psychanalyste des corps
 
Lucian Freud est un portraitiste, qu’il peigne des êtres humains ou parfois des objets, des fleurs et des matières. La puissance de la peinture de Lucian Freud réside dans cette tension étroitement surveillée entre distance et intimité. Il a beaucoup peint ses amis, ses nombreuses épouses et ses innombrables enfants parmi lesquels la styliste Bella Freud, l'écrivain Esther Freud ou l'artiste Jan Mc Adam Freud.
 
La force et la complexité de ses autoportraits relèvent une tension entre réflexivité et mise à distance ironique. L’artiste affirme que «pour se représenter soi-même, il faut essayer de se peindre comme si on était quelqu’un d’autre. Dans l’autoportrait, la ressemblance, c’est autre chose. Je dois peindre ce que je ressens sans tomber dans l’expressionnisme ».
 
 
Lucian Freud, Reflection with Two Children (Self-Portrait), 1965, huile sur toile, 91 x 91cm. Madrid, Museo Thyssen-Bornemiska. Photo © José Loren, Museo Thyssen-Bornemiska, Madrid © Lucian Freud
 
A la question "est-ce que la peinture de Lucian Freud est freudienne ?", un critique a répondu que sa technique était très certainement « anale ». Son auteur préféré est Franz Kafka. Selon sa mère, les premiers mots qu'il ait prononcés étaient "étranger" et "laissez-moi seul".
Elevé à Berlin, Lucian Freud a déclaré y avoir croisé Hitler... Sa famille quitte l’Allemagne pour l’Angleterre en 1933. Aujourd'hui âgé de 88 ans, l’artiste coule des jours heureux à Londres.
 
 
Lucian Freud, L'Atelier du 10 mars au 19 juillet 2010, Galerie 2, niveau 1
Centre National d’Art Contemporain Georges Pompidou
19, rue Beaubourg 75004 Paris
Métro 11 Rambuteau ou Hôtel de Ville, Métro 1 Hôtel de Ville, Bus 29 , Bus 38 , Bus 47 , Bus 69 , Bus 72 , Bus 96
Tlj sf le mar de 11h à 21h.
 
 

Commentaires

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#0001hui dit | 11/12/2015 17:51
ygggggggggggggggggggggggggooooooo
#0002hui dit | 11/12/2015 17:51
awdwddddddddddddddddaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa

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