Newsletter №6

LUCIAN FREUD OU L'INCONSCIENT DE LA CHAIR

Lucian Freud : the Last Figurative ?

par Jeanne Calmont

 
Depuis mon divan, j’observe les résultats en ventes aux enchères publiques des œuvres du petit-fils du père de la psychanalyse : Lucian Freud (né en 1922).
 
A la veille de l’ouverture de la rétrospective-hommage que lui consacre le Musée national d’art contemporain (10 mars-19 juillet 2010), je me demande combien se vendent les œuvres de celui que l’on considère comme l’un des artistes vivants les plus importants et, à travers elles, si celui-ci est l’un des derniers grands peintres figuratifs.
 
 
Lucian Freud, L’Autoportrait au coquard, vers 1978, huile sur toile, 18,8 x 14,3cm, Sotheby’s
 
 
Adjugé 2 847 000 euros chez Sotheby’s le 10 février dernier lors de la session londonienne d’art contemporain, L’Autoportrait au coquard est une œuvre qui aurait pu figurer parmi la cinquantaine de peintures présentées au Centre Pompidou. A plus d’un titre, cette petite toile (18,8 x 14,3cm) peinte vers 1978 est exemplaire du travail de l’artiste anglais né à Berlin.
 
Au titre du sujet tout d’abord. Le thème de l’autoportrait est pour le moins récurrent chez cet artiste intransigeant et ironique qui décline son image à travers la médiation du miroir, que ce soit furtivement, la silhouette à l’arrière-plan de l’atelier, ou volontairement, le buste en position frontale dans le champ du tableau. Ici, dans le cadre étriqué de la toile, le visage boursoufflé est pris en flagrant délit, tronqué dans la partie inférieure comme pour faire ressortir l’objet du méfait et sujet véritable de l’œuvre : l’œil au beurre noir qui défigure son profil gauche.
Mettre en avant les défauts et les dommages de la chair, voilà une autre caractéristique de l’œuvre de cet anglais bagarreur qui provoque le scandale en 2001 en réalisant un portrait de la Reine Elisabeth tout droit sortie d’un concasseur et se justifie en déclarant : « ce n’est pas que j’aimais me battre, c’est juste que les gens me disaient des choses dont j’estimais que la seule réponse était de les cogner ». Ici, le peintre cristallise les marques d’une altercation nocturne avec un chauffeur de taxi sans même qu’il se souvienne du fait générateur.
C’est en outre au titre du traitement de la matière que cet autoportrait est symptomatique de la manière de Lucian Freud : après une période léchée où l’obsession du détail va de pair avec une technique glacée et lisse, il inaugure dans les années 1980, une nouvelle technique où les empâtements supplantent les glacis. Celui qui affirme que « pour se représenter soi-même, il faut essayer de se peindre comme si on était quelqu’un d’autre. Dans l’autoportrait, la ressemblance, c’est autre chose. Je dois peindre ce que je ressens sans tomber dans l’expressionnisme » ne perd rien de son acuité mordante, loin sans faut, en superposant les couches de peinture, dans des carnations opaques allant du rose morne au brun foncé rehaussé de blanc chargé d’oxyde de plomb. Ici la texture épaisse et filandreuse est éloquente : elle dit le trouble des circonstances de l’épisode.
 
Jamais passée sur le marché, ni exposée, ni même reproduite depuis trente ans, l’oeuvre est de la race de celles qui excitent les collectionneurs : elle aurait été acquise par le milliardaire russe Roman Abramovitch dont on se souvient qu’il acheta, le 13 mai 2008 chez Christie’s (New York), The Benefits Supervisor Sleeping (1995, huile sur toile, 151,3 x 219cm) pour une enchère record de 19 404 000 euros, faisant de Lucian Freud, l’artiste contemporain vivant le plus cher devant le précédent tenant du titre, l’américain Jeff Koons. Le lendemain (le 14 mai 2008) chez Sotheby’s (New York), il signait un autre record en déboursant 49 657 300 euros pour le Triptych (1976, huile sur toile, 198 x 147,5cm) de Francis Bacon (1909-1992). C’est de 1945 que date la rencontre de Bacon et Freud qui fondent ensemble l’Ecole de Londres et réalisent l’un l’autre plusieurs portraits respectifs. Parmi eux, le Portrait de Francis Bacon (1956, huile sur toile, 35,5 x 35,5cm) par Lucian Freud adjugé 6 191 520 euros le 19 octobre 2008 chez Christie’s (Londres). Peint quatre ans après celui conservé à la Tate (avant son vol en 1988), il témoigne de la proximité des deux artistes, d’une part, de l’évolution de l’art de Freud au contact de Bacon, d’autre part, annonçant déjà les œuvres de la maturité. Œuvre inachevée et intime s’il en est, elle suppose, par sa mise en page, une proximité de fait entre le peintre et son modèle dont Freud se souvient en disant « Once I met him I saw him a lot ». La pâte lourde du visage qui surgit comme d’un linceul du blanc de la toile démontre, par ailleurs, que dès avant les années 1980, Lucian Freud, soucieux de rendre les effets de la lumière sur la chair non uniforme du modèle, a le goût de la matière.
 
 
Lucian Freud, Portrait de Francis Bacon, 1956, huile sur toile, 35,5 x 35,5cm, Christie’s
 
 
Comme le prouve magistralement The Benefits Supervisor Sleeping, la chair est l’obsession de celui qui interdit à ses modèles (dont la muse Sue Tilley dite Big Sue) de s’exposer à la lumière pour conserver la blancheur de la peau et qui répète « je veux que la peinture soit chair ». Si les paysages (dont ceux des factories vues de la fenêtre de l’atelier) sont peu fréquents en salles des ventes, il n’en va pas de même de ces grands nus peints dans l’espace clos de l’atelier auquel l’exposition de Beaubourg fait largement référence. Allongées sur les divans déformés qui permettent d’identifier l’atelier désolé du peintre, les femmes sont prises dans des positions pour le moins crues où les détails de chaque centimètre carré du corps, scrutés et scrupuleusement rendus, sont rehaussés par des « coups de blancs » aiguisés par l’éclairage artificiel de l’atelier. Parmi ces œuvres phares, citons Naked Portrait with Reflection (1980) adjugés 13 272 000 euros chez Christie’s (Londres) en juin 2008 ou encore Naked Woman perched on a Chair (1994) vendue 4 319 190 euros chez Christie’s (New York) en novembre 2005.
 
 
Lucian Freud, The Benefits Supervisor Sleeping, 1995, huile sur toile, 151,3 x 219cm, Christie’s
 
 
Comme autant de portraits d’atelier, ces nus féminins ponctuent l’œuvre de Freud au point d’en faire, avec les portraits proprement dits, les œuvres les plus cotées. Parmi ces derniers, il faut citer le Portrait de Bruce Bernard (photographe, éditeur et historien anglais) dont deux versions, l’une assis, l’autre debout, se sont successivement vendues 4 589 865 euros chez Sotheby’s (Londres) en février 2006 et 10 362 100 euros chez Christie’s (Londres) en juin 2007. Il en est de même du Portrait de John Deakin (photographe anglais) passé deux fois en vente publique, une fois en juin 1997 chez Christie’s (Londres) pour une adjudication de 1 191 960 euros et une autre, dix ans plus tard, en juin 2006 chez Sotheby’s (Londres) pour une adjudication quasiment doublée de 2 197 200 euros. Si aucun des imposants portraits de Leigh Bowery (styliste, performer, nightclubber, chef de file de l’avant-garde londonienne des années 1980 et inspirateur de nombreux artistes) n’est apparu sur le marché des enchères, gageons qu’une telle œuvre ferait somme et date.
 
Reprenant le motif omniprésent du portrait dans ces dessins, Lucian Freud le traite aussi dans le cuivre. Ses eaux-fortes (technique de gravure en taille-douce privilégiée des peintres, par opposition au burin, technique de praticien) se négocient (sur une année de référence 2009) entre 3 000 et plus de 27 000 euros pour Painter’s mother, 1982 (Bloomsbury Auctions, Londres, 25 juin 2009). Deux ans après Lucian Freud the Painter’s Etchings au MoMa, l’exposition du Centre Pompidou permet à travers une sélection d’œuvres graphiques, de se pencher sur les portraits en noir et blanc de ce que nous considérons comme l’un des plus grand (et peut-être ultime) artiste figuratif de la seconde moitié du XXe siècle. A 88 ans, Lucian Freud répète : « Pour moi le tableau est la personne ».
 
L’hypnose fonctionne.
 
 
N.B. : prix indiqués hors frais (prix marteau).
 
 
 
 
 
 
 

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