Newsletter №9

SPECIAL JAPON

Les artistes contemporains japonais à l'épreuve du marteau

Par Arthur de Moras

 

 

Le Cowboy de Murakami

Mercredi 12 mai 2008, Upper East Side, New York. La foule venue assister à la soirée de vente d'Art d'Après-Guerre et Contemporain de Sotheby's s'impatiente. Le lot n°9 de la soirée va être livré aux enchères par l'auctioneer superstar et Chairman of Worldwide Contemporary Art de la maison de ventes à la couleur bleue, Tobias Meyer.

L'œuvre de l'artiste contemporain japonais Takashi Murakami (1962) est très controversée et a fait couler beaucoup d'encre dans les médias les semaines précédant la vente.

Il s'agit d'une figurine de taille humaine en résine époxy représentant un adolescent genre personnage de manga complètement nu, brandissant en guise de lasso une salve de sperme jaillissant de son sexe.

Dans les esprits, toujours les mêmes interrogations. À combien va partir cette incroyable sculpture ? My Lonesome Cowboy, œuvre majeure ou simple coup de Buzz ?

L'artiste nippon, chef de file du mouvement Superflat, ne serait-il pas allé trop loin dans la provocation ? C'est d'ailleurs peut être la question qu'il se pose derrière ses petites lunettes rondes à la Géo Trouvetout, assis au fond de la gigantesque salle des ventes de Sotheby's New York.

Après tout, peu importe. Il a bousculé une fois de plus la société bien pensante. Tant mieux, l'Art c'est aussi fait pour ça !

Le marché va trancher.

Après une incroyable bataille d'enchères contre l'art adviser Philippe Ségalot, Alexander Rotter, directeur du département Art Contemporain de Sotheby's New York, qui décrivait quelques jours plus tôt l'œuvre "otaku" comme "une des plus importantes de l'artiste à être mise sur le marché", aura le dernier mot.

Son client, un anonyme au téléphone, payera un peu plus de 15 millions de dollars ($15,161,000 frais inclus) pour cette pièce estimée entre $3,000,000 et $4,000,000 ! Un record pour l'artiste. Du jamais vu pour un artiste contemporain japonais.

 

La petite entreprise Kusama ne connaît pas la crise

Puis, on connaît la chanson, la crise financière frappe et met brusquement un terme à l'automne 2008 à sept années consécutives de hausse de prix sur le marché de l'art contemporain avec un dernier sursaut chez Sotheby’s Londres les 15 et 16 septembre 2008 avec l'incroyable vente Damien Hirst, Beautiful Inside My Head Forever.

Le marché "neuf" des artistes contemporains japonais n'est pas épargné.

Les cotes de Yoshitomo Nara (1959), Aya Takano (1976) et de Mr. (1969) qui ont connu une forte et rapide ascension sont immédiatement corrigées.

Selon Artprice Tendances 2009, Murakami a vu quant à lui son chiffre d’affaires divisé par dix en 2009 : les œuvres de l'artiste superstar généraient 32 m$ en 2008 contre seulement 3 m$ en 2009.

Certains iront même jusqu'à donner les artistes nippons disparus des catalogues de vente en 2009… Sans aller jusque là, on constate néanmoins une certaine "purge" du marché pour les signatures les plus fraîches. La jeune artiste pluridisciplinaire Mariko Mori (1967), assez présente en salle des ventes entre 1999 et 2007, a disparu des catalogues Sotheby's depuis Septembre 2007.

Pourtant, parmi les naufragés, certains s'agrippent au radeau et résistent. C'est d'ailleurs lors des ventes newyorkaises de novembre 2008 qui se déroulent en pleine crise de l'art contemporain, que Christopher Burge va adjuger chez Christie's une œuvre de l'artiste contemporaine japonaise Yayoi Kusama (1929) à plus de 5,5 millions de dollars ($5,794,500 frais inclus) contre une estimation haute de 3,5 m$ !

Un résultat qui s'avère assez incroyable alors que la quasi totalité des "Top Lots" des ventes du soir Christie's et Sotheby's (comprenant des œuvres de Bacon, Freud, Klein, Basquiat, Lichtenstein, Fontana…) seront ravalés, retirés ou vendus sous leur estimation basse. Pour ces deux sessions, seulement 66% de lots seront vendus selon Art Market Insight © Artprice.

No. 2 (1959) est une grande toile blanche minimaliste peinte par Kusama en 1959. Cette œuvre obsessionnelle est une des premières toiles de la série des Infinity-Nets à laquelle l'artiste octogénaire a consacré une grande partie de sa vie avant de s'enfermer de son plein gré dans un hôpital psychiatrique privé de Tokyo en 1977.

Suite à l'enchère décisive de Philippe Ségalot, des applaudissements et quelques cris fusent dans la grande enceinte du Rockefeller Center. Kusama vient de battre son record en salle et devient par la même occasion l'artiste vivante la plus chère au monde en vente publique juste derrière Marlène Dumas (1953) (avec The Visitor, une œuvre de 1995 vendue 6.3 m$ frais inclus chez Sotheby's Londres le 1er Juillet 2008).

Depuis ce record de 2008, sa cote reste forte sur le marché des ventes aux enchères grâce à de bons résultats chez Christie's New York en novembre 2009 (No. A, 1960, vendue $1,874,500 frais inclus), mars 2010, où elle bat un nouveau record pour une œuvre sur papier lors de la First Open Sale (Repetitive-Vision, 1963, adjugée $818,500 frais inclus, contre une estimation haute de $150,000 !) et mai 2010 (No. G.A. White, 1960, vendue pour $3,330,500, bien au dessus de son estimation haute de 1,5 m$).

 

Un marché émergent en pleine structuration

 

 

 

Le marché de l'art contemporain japonais demeure un marché fragile car c'est un jeune marché. Pour preuve, au Japon la première vente aux enchères publique d'art contemporain a été organisée par la maison de ventes tokyoïte Shinwa Art Auction en 2006 !

L'année suivante, la compagnie devenait leader du marché nippon avec 35% de parts de marché.

On ne peut pas le comparer au puissant marché chinois qui, toutes périodes confondues, se maintient au troisième rang mondial après les marchés américain et britannique et qui connaît même la croissance 2009 contre le reste du monde selon Art Market Insight © Artprice.

La jeunesse du marché nippon est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles il intéresse les collectionneurs. Hormis les quelques superstars du marché qui ont abattu les frontières et se vendent à l'international (seulement 5% des œuvres de Hiroshi Sugimoto s'échangent au Japon contre 65% à Manhattan selon Artprice © !), les cotes des artistes contemporains japonais restent "raisonnables" comparées à celles de leurs homologues chinois ou indiens.

Les importants collectionneurs fortunés achètent en général à New York, Londres ou Hong Kong, ce qui évite de faire flamber les prix sur le marché local.

Dès lors, certains marchands ont trouvé la combine. Ils achètent aux galeries de Tokyo pour revendre quelques mois plus tard le double, voir plus, sur les grandes places du marché occidental.

Le marché japonais se structure peu à peu, les galeries et les maisons de ventes se développent et se rapprochent (Shinwa Art Auction, Asian Art Auction Alliance…), les ventes et les foires d'art contemporain se multiplient (Art Fair Tokyo, Art @ Agnes Fair…) et quelques fonds d'investissement dans l'art comme le Contemporary Art Fund de Eijiro Imafuku voient le jour.

Un marché donc jeune mais bel et bien émergent.

 

Entre Versailles et New York, Murakami et Nara s'exposent

En cette rentrée 2010, les artistes contemporains japonais voient les choses en grand.  Le tokyoïte Murakami expose son imagerie imprégnée de l'imaginaire des mangas et des "otakus" au Château de Versailles jusqu'au 12 Décembre 2010. Mr Dob et ses petits camarades vont abandonner pour quelques semaines la "Strange Forest" pour les Jardins du Roi et les arbustes de l'Orangerie…

 

 

 

New York n'y échappe pas non plus. L'artiste Yoshitomo Nara, originaire de Hirosaki, envahit la Big Apple de ses étranges gamins aux regards malicieux et aux crânes disproportionnés. Le 29 août dernier, deux gigantesques statues de l'artiste néo-pop ont été installées sur les trottoirs de la très célèbre Park Avenue (la première, au niveau de la 67ème rue, la seconde au niveau de la 70ème). Parallèlement à ces installations en extérieur, une rétrospective majeure de son œuvre est organisée à l'Asia Society Museum jusqu'au 2 Janvier 2011 (Yoshitomo Nara : Nobody's Fool). Dans le cadre de cette exposition, le public newyorkais était invité à venir admirer pour quelques jours l'artiste à son travail dans l'impressionnant espace d'exposition du Park Avenue Armory (Open Studio: Yoshitomo Nara +YNG. Works-in-progress).

Un événement à la hauteur des sommets atteints par Nara en salle des ventes ces dernières années. Sa cote a littéralement flambé de +150% entre 2003 et 2008 selon Artprice ©. S'il fallait retenir un chiffre : $1,497,000. C'est le prix payé, frais inclus, par l'acheteur de Princess of Snooze, le 13 Novembre 2007 chez Christie's New York pour une grande toile de 2001 (228.6 x 181.6 cm). Il revient en 2010 avec de bons résultats et notamment une Frog Girl de 1998, frappée 482,000 dollars lors de la vente du jour d'art contemporain de Chritie's New York le 12 Mai dernier.

 

 

 

 

Les ventes d'automne à New York, Londres et Hong Kong

Très étrangement, l'art contemporain japonais était exclu des catalogues de l'Asian Art Week de New York qui se concentrait essentiellement sur les arts ancien et moderne et les artistes contemporains chinois et indiens (Christie's et Sotheby's New York, 14-17 Septembre 2010).

Pour autant, les grandes ventes d'automne de Londres et de New York ne boudent pas les nippons.

Les First Open Sales de Christie's, qui se sont tenues les 16 (Londres, South Kensington) et 22 septembre derniers (New York) proposaient à la vente plusieurs clichés noir et blanc des célèbres photographes Nobuyoshi Araki (1940) et Hiroshi Sugimoto (1948).

Araki, devenu célèbre pour ses clichés de femmes nues et de bondage. Sugimoto, connu pour son imagerie minimaliste dans laquelle la figure humaine n'a pas lieu de cité et notamment pour ses séries Theaters et Seascapes.

 

 

Toutes leurs œuvres ont trouvé preneur dans leur fourchette d'estimation ou au-dessus de cette fourchette.

À noter également, de belles toiles de Yayoi Kusama dont un Infinity-Nets de 1980 (estimé $50,000-70,000 et vendu $92,500) et un Infinity-Dots de 2007, ainsi qu'une œuvre de Hiroshi Sugito (1970), Bed Room, vendue $7,500, en dessous de son estimation basse de $8,000.

Chez Sotheby's, on pourra également s'offrir du Yayoi Kusama, puisque la vente d'Art Contemporain du 27 Septembre 2010 à New York présente quatre belles œuvres de l'artiste sur différents médiums, dans une fourchette d'estimation allant de 10,000 à 20,000 dollars (lots n°31-32-55-194).

On appréciera par ailleurs l'originalité du lot n°199 de la vente, un grand ballon gonflable (152,4 cm de diamètre) de Takashi Murakami datant de 2002, Sleeping ($20,000-30,000).

À suivre également lors de cette vacation, deux jolies toiles de l'artiste Naoto Nakagawa (1944) estimées $18,000-25,000 (lot 33) et $50,000-80,0000 (lot 34).

Et puisqu'on parle du Japon, un petit coup de cœur pour cette magnifique photographie de la mer de Japon au large d'Hokkaido par Sugimoto (lot n°243 - $20,000-30,000).

Les amateurs de lutins ne seront pas en reste puisque à l'occasion de la vente d'œuvres provenant des collections Lehman Brothers et Neuberger Berman chez Sotheby's New York le 25 Septembre 2010, l'équipe de l'Upper East Side nous propose parmi un travail de Hiroshi Sugito (lot n°95) et un dessin de Kishio Suga (1944) (lot n°113), The Little Pilgrims (Night Walking).

 

 

Il s'agit d'une joyeuse bande de cinq lutins colorés, sortie tout droit de l'imaginaire "kawaï" de Yoshitomo Nara en 1999 (lot n°34). L'estimation est fixée entre 150,000 et 200,000 dollars. La même fourchette d'estimation sera retenue pour le lot n°36 de la vente, une toile de Takashi Murakami.

Enfin, le mois d'octobre 2010 est également propice au marché de l'art contemporain japonais puisque Christie's organise les 6 et 7 octobre prochains une vente Photo au Rockefeller Center comprenant de nombreux et magnifiques clichés de Sugimoto (lots n°8-183,185-186-249), Araki (lots n°58-194) et Daidō Moriyama (1938) (lots n°13-222) parmi des œuvres d'Irving Penn, de Cartier-Bresson ou de Man Ray.

La compagnie met également en vente les gentils monstres Kaikai et Kiki  lors de la vente du soir d'Art d'Après-Guerre et Contemporain de Londres qui se tient le 14 octobre prochain à King Street. Pour baptiser ce duo, Murakami a repris le nom de son entreprise tokyoïte, la Kaikai Kiki Corporation (l'ex-Hiropon Factory). Les deux créatures datant de 2005 ont été acquises par leur vendeur à la célèbre galerie du français Emmanuel Perrotin. Elles sont estimées entre 626,000 et 939,000 dollars et portent le numéro cinq d'une série limitée à cinq exemplaires. Si comme moi, vous ne pouvez malheureusement pas assister à la vente de Londres, prenez un billet pour Versailles, pardi ! Un autre exemplaire du terrible duo y est actuellement exposé dans le Salon de Vénus !

Selon le site Web du Château, "ces deux personnages sont deux gardiens spirituels : l’un, Kaikai, blanc aux grandes oreilles, l’autre, Kiki, rose et aux trois yeux, plus redoutable que KaiKai." Et pour une explication détaillée de l'expression "kikikaikai", je ne souhaite pas m'y risquer, rendez-vous plutôt sur le site de Christie's (lot n°19 de la vente n°7914).

Sotheby's organise quant à elle une très importante vacation d'Art Contemporain Asiatique à Hong Kong le 4 octobre 2010 où l'on pourra retrouver sous le marteau d'ivoire l'ensemble des stars du marché de l'art contemporain japonais comme Murakami, Kusama ou Yoshitomo Nara…

Mais attention à vos économies si vous êtes amateurs de lutins, gnomes, farfadets et autres monstres colorés. Vous n'êtes pas les seuls et la forte demande implique des prix importants sur le marché des ventes.

Le 14 mai 2008, Light My Fire, une figurine de Yoshitmo Nara était frappée $1,161,000 frais inclus chez Sotbeby's New York quelques minutes après que le désormais célèbre Lonesome Cowboy se soit envolé dans la stratosphère.

Quid de l'acheteur fortuné du Nara ? Un oligarque russe ou un riche industriel américain ? Non… Un japonais aux petites lunettes rondes, également artiste, répondant au doux nom de Takashi Murakami.

La boucle est bouclée.

 

 

À suivre…

– Le 25 Septembre 2010 - Sotheby's New York - Sélection d'œuvres provenant des collections Lehman Brothers et Neuberger Berman.

  Le 27 Septembre 2010 - Sotheby's New York - Art Contemporain.

– Le 4 Octobre 2010 - Sotheby's Hong Kong - Art Contemporain Asiatique.

– Les 6 et 7 Octobre 2010 - Christie's New York - Photographies.

– Le 14 Octobre 2010 - Christie's Londres, King Street - Vente du soir d'Art d'Après-Guerre et Contemporain.

– Exposition Takashi Murakami au Château de Versailles du 14 Septembre au 12 Décembre 2010.

– Exposition Yoshitomo Nara : Nobody's Fool à l'Asia Society Museum de New York, 725 Park Avenue, du 9 Septembre 2010 au 2 Janvier 2011.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Commentaires

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Article très intéressant ! Bravo !
et merci d'avoir éclairé nos lanternes
N
#0002Adelaide Rabourdin dit | 04/10/2010 20:03
Tres bon article!

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