20 Décembre 2010 18:17

Chers Impressionnistes,

Cette année-là, en 1867, le public ne vous connaissait pas,

dans le ciel passait une musique, l’air d’un opéra (1) de Charles Gounod, Ah ! Lève-toi, soleil !,
un oiseau qu’on appelait le ballon de Nadar, Gaspard Félix Tournachon de son vrai nom.
 
C’était l’année de l’Exposition universelle. Dans l’angle supérieur droit du tableau de Manet représentant l’événement (Oslo, Nasjonalgalleriet), une montgolfière. A son bord, le photographe, aéronaute et caricaturiste, Nadar.
 
Quatre ans auparavant, en 1863, Manet scandalisait la critique avec Le Déjeuner sur l’herbe (Paris, Musée d’Orsay (http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/catalogue-des-oeuvres/resultat-collection.html?no_cache=1&zoom=1&tx_damzoom_pi1%5Bzoom%5D=0&tx_damzoom_pi1%5BxmlId%5D=000904&tx_damzoom_pi1%5Bback%5D=fr%2Fcollections%2Fcatalogue-des-oeuvres%2Fresultat-collection.html%3Fno_cache%3D1%26zsz%3D9)). Qualifié d’ « indécent » par Napoléon III, le tableau est exposé en marge du Salon officiel dans ce qui deviendra, en conséquence, le Salon des Refusés. Du même coup, le cadre du marché de l’art commence à se déplacer : début de la fin de la superstructure étatique et du passage obligé pour décrocher commandes publiques et clientèle. Amateurs éclairés (Victor Choquet, Georges Charpentier), mécènes audacieux (Rouart, Caillebotte (2)) et marchands entrepreneurs (Durand-Ruel) entrent dans la ronde de l’artiste, affranchi du diktat du goût académique du Salon carré du Louvre. Sur le plan esthétique, parce qu’elle inaugure plus d’une constante de l’art moderne, l’œuvre refusée de Manet est emblématique d’une prise de liberté dont héritent à bien des égards les Impressionnistes : motif versus sujet (historique, mythologique, allégorique…), indétermination de la profondeur versus espace perspectif, aplats et juxtaposition des couleurs versus modelé et modulations des tons.
 
Sept ans plus tard, en 1874, Nadar accueille dans son studio du boulevard des Capucines, la Première des huit Expositions impressionnistes (1874-1886). Que le photographe dont l’objectif était « d’élever la photographie à la hauteur de l’Art » fut l’hôte de l’événement est symptomatique de l’impact du développement du medium photographique sur la vision artistique. Puisque la photographie permet désormais de représenter le réel, le réel n’est plus le point focal du peintre. Tout devient affaire d’impressions. Avec comme dénominateur commun avec la photographie, l’instantanéité.
 
Première exposition sans jury. Entrée : cinquante centimes. Catalogue : un franc. Près de trois cents toiles sur des cimaises rubis. Trente-neuf participants, issus pour la plupart de la Société anonyme des artistes-peintres, sculpteurs, graveurs fondée en 1873 en vue d’assurer eux-mêmes la promotion de leurs œuvres et d’imposer, chacun, leur nouvelle vision.
 
Trente-neuf personnalités parmi lesquelles, vous, cher Monet (1840-1926). Au sujet de l’une des douze toiles exposées, celle où le feu rouge du disque solaire se noie dans la brume du port du Havre, sarcastique mais baptismale critique de Louis Leroy dans les colonnes du Charivari : « Que représente cette toile ? Impression ! Impression, j'en étais sûr. Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l'impression là-dedans ». Sur fond d’incompréhension, Impression Soleil Levant (Paris, Musée Marmottan (http://www.marmottan.com/francais/collections-musee/claude-monet.asp)) devint l’œuvre phare d’un mouvement sans manifeste et sans autre point de fusion entre les membres que l’intention de peindre la réalité sur un mode personnel, temporaire et allusif. 
Le 2 novembre 2010, chez Sotheby’s New York, un de vos Bassin aux nymphéas (huile sur toile, 1917/1919, 97 x 198cm) fut adjugé 24 722 500 $.
 

 
 
Vous qui exposez régulièrement au Salon jusqu’en 1859, cher Pissarro (1831-1903), vous fûtes le seul à participer à chacune des huit expositions impressionnistes. Héritier de Corot, maître de Cézanne, vous fûtes le pont entre la tradition et la modernité. Figure patriarcale, vous déclarez : « Nous ne demandons pas mieux que d’être classiques, mais en le trouvant par notre propre sensation, oh que c’est différent ! ». Dans Gelée Blanche (Paris, Musée d’Orsay (http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/catalogue-des-oeuvres/resultat-collection.html?no_cache=1&zoom=1&tx_damzoom_pi1%5Bzoom%5D=0&tx_damzoom_pi1%5BxmlId%5D=000368&tx_damzoom_pi1%5Bback%5D=fr%2Fcollections%2Fcatalogue-des-oeuvres%2Fresultat-collection.html%3Fno_cache%3D1%26zsz%3D9)) et sous la froidure d’argent, vous excellez à rendre le scintillement de l’or des blés.  
Le 3 novembre 2010, chez Christie’s New York, Enfants attablés dans le jardin à Eragny (huile sur toile, 1892, 58 x 71cm) fut adjugé 3 442 500 $.
 
 
 
Grâce à l’intervention de Pissarro, vous participez, cher Cézanne (1839-1906), à l’exposition de 1874 avec entre autres toiles, La Nouvelle Olympia (Paris, Musée d’Orsay (http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/catalogue-des-oeuvres/resultat-collection.html?no_cache=1&zoom=1&tx_damzoom_pi1%5Bzoom%5D=0&tx_damzoom_pi1%5BxmlId%5D=001476&tx_damzoom_pi1%5Bback%5D=fr%2Fcollections%2Fcatalogue-des-oeuvres%2Fresultat-collection.html%3Fno_cache%3D1%26zsz%3D9)). Si la première, scène d’atelier un peu leste témoigne de l’influence de Manet dans le sujet comme dans le traitement de la couleur du noir, profond, la seconde atteste l’influence de Pissarro qui vous convertit à la peinture en plein air et vous incita à éclaircir votre palette. Au contact des Impressionnistes, vous renoncez donc au noir et adoptez le principe de l’ombre colorée. Mais les moyens techniques que vous leur empruntez, vous ne les employez pas pour dissoudre la forme. Pour en accuser la structure et la géométrie au contraire.
Le 3 février 2010, chez Sotheby’s Londres, Pichet et fruits sur une table (huile sur toile, 1893/1894, 41,5 x 72cm) fut adjugé 11 801 250 £.
 
 
 
Ami de Pissarro et Cézanne, cher Guillaumin (1841-1927), vous promenez votre goût pour l’eau le long des méandres de la Seine. Le motif, vous l’avez compris, est particulièrement propice à l’exploration des problèmes de lumière et d’espace posés par l’Impressionnisme. Souvent, dans vos toiles où la matière est un peu lourde, à l’endroit où la ligne d’horizon se perd, l’eau trouble du fleuve et le ciel brumeux d’Ile de France se confondent. 
Le 4 novembre 2010, chez Christie’s New York, L’Isle Besse à Agay (huile sur toile, circa 1900, 74 x 92cm) fut adjugé 146 500 $.
 
 
 
C’est sur les plages de Normandie, que vous, cher Boudin (1824-1898), admirateur des naturalistes, de Corot en particulier, vous avez ouvert l’horizon des Impressionnistes. Si vous n’éprouvez pas le besoin de personnaliser votre vision qui ne se départit pas d’un certain classicisme, votre aptitude à rendre toutes les nuances de l’atmosphère marine, justifie votre présence au milieu des quelques trois cents « impressions » de 1874.
Le 2 novembre 2010, chez Sotheby’s New York, La Jetée du Havre (huile sur toile, 1868, 46,5 x 65cm) fut adjugé 1 112 500 $.
 
 
 
Dans vos toiles, cher Sisley (1839-1899), vous qui dans les années 1860 fréquentiez avec Monet l’atelier de Gleyre en forêt de Fontainebleau, l’influence de Corot est non moins sensible. Sensible, qualificatif qui convient si bien aux paysages, non point marins, aériens et mouvementés, mais boisés et arrosés de canaux paisibles où vous plantez votre chevalet.
Le 2 novembre 2010, chez Sotheby’s New York, Le Pont de Moret Effet du matin (huile sur toile, 1891, 54,5 x 73cm) fut adjugé 2 882 500 $.
 
 
 
Cher Renoir (1841-1919), comme Monet, Sisley et Bazille (mort en 1870), vous avez éprouvé charme et pouvoir des vibrations atmosphériques dans les sous-bois bellifontains. De retour, vous fîtes de la femme, au balcon (Paris, Musée d’Orsay (http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/catalogue-des-oeuvres/resultat-collection.html?no_cache=1&zoom=1&tx_damzoom_pi1%5Bzoom%5D=0&tx_damzoom_pi1%5BxmlId%5D=001096&tx_damzoom_pi1%5Bback%5D=fr%2Fcollections%2Fcatalogue-des-oeuvres%2Fresultat-collection.html%3Fno_cache%3D1%26zsz%3D9)), au jardin, au bal, sous la tonnelle, à la balançoire, un motif privilégié où décliner votre expérience de la réfraction de la lumière et de la dilution subséquente des formes, par décomposition de-ci, par absorption de-là. Avec, dans chaque touche, la preuve de votre talent de coloriste.
Le 4 mai 2010, chez Christie’s New York, Femme nue couchée, Gabrielle (huile sur toile, 1903, 65 x 155cm) fut adjugé 10 162 500 $.
Peinture sur le motif. Non. Vous affirmez : « Aucun art n’est aussi peu spontané que le mien ». Sacrifice du dessin au profit de la couleur. Non. Vous collectionnez Ingres autant que Delacroix. Pour ces raisons et bien d’autres, vous êtes, cher Degas (1834-1917), le plus marginal des Impressionnistes. Le plus à l’avant-garde aussi peut-être. Comme vos danseuses sont à l’avant-scène. Qu’on ne s’y trompe pas en effet. Ces frêles figures sont des monstres de rigueur et d’originalité. Diagonales accusées et contre-plongées hardies sous les lumières électriques : vous êtes le maître de l’artifice. La liberté de peindre revendiquée par les Impressionnistes et au nom de laquelle vous leur fûtes associé, vous en êtes le meilleur artificier.
Le 3 novembre 2009, chez Christie’s New York, Danseuses (pastel sur papier marouflé sur carton, circa 1896, 51 x 40cm) fut adjugé 10 722 500 $.
 

 
 
Vous étiez italien et l’ami de Degas. Vous fûtes également, cher De Nittis (1846-1884), un peintre original dont l’œuvre ne se résume pas aux scènes mondaines des boulevards parisiens où vous vous installez en 1871. Entre deux silhouettes d’élégantes, vous savez brossez des paysages à la hauteur de vos propos : « Croyez-moi, l’atmosphère, moi, je la connais bien, je l’ai peinte tant de fois. Je connais toutes les couleurs, tous les secrets de l’air et du ciel dans leur essence intime ». On voit et on vous croit (3).
Le 6 juillet 2010, chez Christie’s Londres, Passa il treno (huile sur toile, 31 x 38cm) fut adjugé 133 250 £.
 
 
 
En plus d’être le beau modèle et la belle sœur de Manet, vous fûtes, chère Berthe Morisot (1841-1895), la seule femme à exposer en 1874. Avec Le Berceau (Paris, Musée d’Orsay (http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/catalogue-des-oeuvres/resultat-collection.html?no_cache=1&zoom=1&tx_damzoom_pi1%5Bzoom%5D=0&tx_damzoom_pi1%5BxmlId%5D=001132&tx_damzoom_pi1%5Bback%5D=fr%2Fcollections%2Fcatalogue-des-oeuvres%2Fresultat-collection.html%3Fno_cache%3D1%26zsz%3D9)) vous montrez comment à travers une lumière dorée et des subtilités de matière vous avez su adapter la manière de Manet au thème des scènes familiales et intimistes que vous affectionnez.
Le 4 novembre 2009, chez Sotheby’s New York, Paule Gobillard dessinant (huile sur toile, 1886, 73 x 60,5cm) fut adjugé 842 500 $.
 
 
 
En 1875, eut lieu à l’Hôtel Drouot la vente aux enchères des nombreuses œuvres invendues en plus d’être décriées de la Première Exposition impressionniste. Nouveau fiasco.
En 1886 à New York, succès et reconnaissance officielle grâce aux efforts de Paul Durand-Ruel, votre marchand parisien attitré.
En 1905, à Londres, nouveau succès et exposition du siècle à la Grafton Galleries avec trois cents toiles de la galerie Durand-Ruel.
En 2010, au Grand Palais construit à l’emplacement du Palais de l’Industrie où se tenait le Salon des Refusés, les visiteurs sont plus nombreux que les nymphéas des jardins de Giverny pour visiter l’exposition-événement qui vous est consacrée, cher Monet (4).
 
Chers Impressionnistes, d’aucuns diront qu’étaient aussi gonflés que le ballon de Nadar ceux que n’impressionna pas votre peinture en 1874. De manière plus classique, on se contentera de constater, qu’après quelques saisons en enfer, l’histoire et le marché de l’art vous ont rendu justice. Car vous le savez maintenant : pour vous, le temps n’est plus à l’infortune et aux bad impressions.
 
Jeanne Calmont
 
 
(1) Roméo et Juliette
(2) Lire à ce sujet l’article de Jessica Giraud C’est Noël, offrez un Monet … à votre musée, Artyparade, newsletter n°10, décembre 2010.
(3) Voir à ce sujet l’exposition Giuseppe de Nittis, La modernité élégante au Petit Palais, Paris, jusqu’au 16 janvier 2011.
(4) Lire à ce sujet l’article de Tatyana Franck, Palais d'hiver pour Claude Monet, Artyparade, newsletter n°10, décembre 2010.

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