28 Novembre 2009 17:16

L'art brut: un marché de débranchés

par Jeanne Calmont

Réaction contre le formalisme de l’expression et contre le platonisme de l’art abstrait international, l’art brut, art informel ou encore « art autre » se signale sur le marché de l’art au milieu des années 1940, à l'occasion d'expositions que la galerie Drouin (Paris) consacre à des artistes marginaux dont les figures tutélaires (qui sont aujourd’hui les mieux cotées) sont Dubuffet et Fautrier.

Les nombreux dessins dont ceux au feutre noir qui correspondent à la période où l’écriture picturale de Dubuffet devient puzzle, se négocient entre 10 000 et 50 000 euros. Après que deux œuvres sur papier se sont envolées 225 000 euros et 316 818 euros chez Sotheby’s (Paris/ Londres) en mai et juin 2009, à New York, Le Mage (encre et collage sur papier) provenant de la galerie Pierre Matisse (New York) a été adjugé 76 682 euros chez Sotheby's, Situation XXXVII (encre et collage sur papier),12 682 euros et Paysage au salut de la fenêtre (encre sur papier), 23 362 euros chez Christie's. Parmi les sculptures monumentales réalisées dans les années 1970-1985 en epoxy/ fibre de verre/ polyurétane, deux ont atteint 504 000 euros chez Sotheby’s (New York) en novembre 2008 et 305 000 euros chez Christie’s (Paris) en décembre 2008. Récemment, dans les ventes de New York (Sotheby's), une petite Arbration II s'est vendue 180 036 euros et une monumentale Clochepoche, 580 725 euros la veille (soit le 11 novembre 2009).

Réalisée entre 1943 et 1945, la série des têtes d’Otages travaillées en haute pâte dans un matériau plastique indéfini, a assuré la célébrité de Jean Fautrier (1898-1964) alors que les tendances informelles s’annoncent dans son œuvre dès 1928 et qu’il revendique (sur Dubuffet) la priorité de l’application en relief de la peinture. Si de telles œuvres sont rares sur le marché et si, d’autre part et d’un point de vue thématique, les natures mortes sont les toiles les moins cotées de sa production dite picturale, des œuvres où la forme est à proprement parler plus « informe » et moins figurative se sont vendues 120 000 euros et 145 000 euros chez Christie’s (Paris) et Sotheby’s (Paris) en mai 2009. Sur les quatorze dessins et aquarelles mis en vente le 3 novembre dernier chez Artcurial (Paris), onze ont été vendus, tous au dessus de leur estimation basse/haute fixée entre 800 et 2 000 euros. Quant aux sculptures en bronze, leur cote se situe autour de 10 000 - 20 000 euros, avec, pour mémoire, un record atteint par une petite tête en étain (1943) appartenant à la série des Otages adjugée 150 000 mille euros chez Artcurial (Paris) en décembre 2005.

Parmi les primitifs de l’art brut défini par Dubuffet, figure le suisse Adolf Wöfli (1864-1930). Atteint de delirium tremens et interné dès 1895, il combine le dessin, l’aquarelle, la craie ou encore les crayons de couleurs dans des compositions colorées dont la densité plus ou moins géométrique évoque les peintures murales et corporelles des Indiens d’Amérique et d’Asie. De 10 000 euros, le prix de ses œuvres peut s’élever jusqu’à 60 000 euros comme chez Kornfeld (Berne) en juin 2009.

Suisse comme Wölfli, Louis Soutter (1871-1942) soigné pour folie par son oncle, le docteur Jeanneret, parent de Le Corbusier dont il est le cousin, est également remarqué par Dubuffet. De 1923 à 1942, son œuvre se décompose en trois périodes : la période des « cahiers », la période « maniériste » et la période de la « peinture au doigt ». Si les peintures sont rares sur le marché des enchères, le medium où il excelle est celui des dessins à l’encre ou à la mine de plomb sur papier, qu’il s’agisse d’illustrations de livres (dont ceux de Le Corbusier) ou de feuilles autonomes envahies par la figure obsédante, torturante et érotisée de la femme. De quelques 1 000 euros, ces feuilles denses et fouillées peuvent atteindre plus de 15 000 euros : tel est le cas d'Allein bin ich, encre caractéristique de la période « maniériste » de l'artiste vendue chez Kornfeld (Berne) en juin 2009.

Si l'oeuvre de Mathieu est fondamentalement distinct de celui des grands naïfs de l'art brut parmi lesquels figurent pêle-mêle Séraphine de Senlis (1864-1942), Fleury Joseph Crépin (1875-1948), Augustin Lesage (1876-1954), Aloïse (1886-1964), Aristide Caillaud (1902-1990)... et deux peintres-dessinateurs américains dont la cote oscille entre 10 000 et 70 000 euros, Bill Traylor (1854-1947) et Henry J.Darger (1892-1973), il permet de faire le lien avec le leader du tachisme nord-américain : Jackson Pollock (1912-1956) et son dripping. Quoique les années d'après guerre marquent l'établissement des avant-gardes aux Etats-Unis où le galeriste Pierre Matisse (New York) fait connaître l'oeuvre de Dubuffet et grimper sa cote, il faut rappeler que la galerie Drouin (Paris) expose à la même époque des oeuvres de Pollock dans le voisinage de celles des tenants de l'art brut européen. Et que c'est peu ou prou aux mêmes origines que remonte Pollock : les motifs abstraits des dessins des Indiens des réserves nord-américaines. Concernant le marché, force est de reconnaître que les pièces majeures se trouvent aujourd'hui dans les grandes collections publiques et que l'oeuvre peint ne rencontre pas toujours le succès qu'il a pu avoir dans les salles de ventes : estimée 180 000 - 250 000 dollars, une gouache (33 x 14,5 cm) de 1947 a été ravalée chez Christie's (New York) le 11 novembre dernier. Quant à l'oeuvre sur papier, si sa cote se situe généralement entre 15 000 et 100 000 euros, il faut signaler le résultat atteint chez Sotheby's (New York) le 11 novembre dernier par une grande encre (63,5 x 99,1 cm) de 1951 : 1 668 750 euros pour un montant global (134 438 000 dollars, frais de vente compris) de nature à encourager professionnels et collectionneurs.

Alors qu'en 1947, une exposition monographique de ses peintures était organisée à la galerie Drouin, Wols se lie avec Georges Mathieu (né en 1921). L'oeuvre de celui que l'on considère comme l'un des pères de l'abstraction lyrique confirme la filiation de l'art brut avec le surréalisme et évoque la genèse du tachisme. Directement jaillie du tube ou écrasée au doigt, la couleur de ses happenings sur toile convainc les amateurs pour des prix variables, allant de 2 000 à 310 000 euros pour Théophanie (1967) et 180 000 euros pour Songes écarlates (1970) vendues chez Sant' Agata Casa d' Aste (San Marino) en décembre 2008 et juin 2009. Mise en vente chez Ader (Paris) le 13 novembre dernier et estimée 60 000 - 80 000 euros, une huile sur toile où le glyphe jaune incandescent s'enlève sur fond terre de Sienne brûlée témoigne de l'inspiration ancestrale de l'artiste : les peintures rupestres du néolithique par le détour desquelles il atteint un remarquable degré de sophistication.

Primitif d’un autre genre, Otto Wols (1913-1951) est considéré comme un pionnier de l’art informel. Son oeuvre - graphique essentiellement - atteste la parenté de l’art brut avec le surréalisme en général, l’écriture automatique en particulier. D’une stabilité mentale sismographique, il fréquente les artistes du mouvement dirigé par Breton qui participe (avec Dubuffet) à la création de la « Compagnie de l’art brut » (1948) dans le but de « rassembler, conserver et exposer les œuvres des malades mentaux ». Présentées pour la première fois en 1945 à la galerie Drouin, ses aquarelles rehaussées à l'encre de chine se vendent entre 8 000 et 80 000 euros, le record ayant été atteint par une petite feuille de 16,2 x 8,3 cm adjugée 143 478 euros chez Christie's (New York) en novembre 2008. Si les huiles sur toile sont rares dans les salles de ventes, les photographies en noir et blanc exposées dès 1937 dans le sillage de Brassaï, Kertez, Man Ray ou encore Bellmer, atteignent, pour les plus beaux tirages, 5 000 à 6 000 euros comme chez Phillips de Purry & Co (New York) en avril 2008.

Autre figure d’un courant dont il convient de rappeler qu’il est multiforme en dépit de la définition qu’en donne Dubuffet pour désigner les « productions des personnes indemnes de toute culture artistique », Gaston Chaissac (1910-1964) est très tôt intégré à la « Collection d’art brut » de Dubuffet avant d’être transféré par le théoricien du mouvement dans une « collection annexe ». Si ce transfert est symptomatique de l’histoire tumultueuse de l’art brut en tant que courant de l’histoire de l’art, il est sans effet sur la cote de l’artiste qui le situe parmi les principaux représentants de l’art informel. Parmi les œuvres peintes (huiles sur toile ou sur carton) qui se négocient autour de 10 000 - 30 000 euros, il faut signaler le dernier record atteint par une Grande Porte de bois peint (1953) : non vendue en octobre 2007 chez Cornette de Saint-Cyr (Paris), elle a été adjugée 175 000 euros en avril 2008 sous le marteau du même commissaire-priseur. Les prix des dessins (aquarelles, encre de chine, feutre…) varient de 1 000 euros à près de 15 000 euros : tel est le cas de Visage rose, bouche ouverte sur formes imbriquées (1961) vendu 14 500 euros chez Artcurial (Paris) en juin 2009. Le 4 novembre dernier, dans la même maison de ventes, une gouache de 1953 s'est vendue 9 563 euros, soit le triple de son estimation basse. Quant à la production sculptée, plus restreinte, elle se caractérise par de grands totems de bois polychrome dont la cote va de 30 000 à plus de 100 000 euros enregistrés chez Perrin-Royère-Lajeunesse (Versailles) en avril 2006 et chez Sotheby’s (Paris) en mai 2008.

Artiste doté d’une haute conscience artistique, Jean Dubuffet (1901-1985) accède à la célébrité beaucoup plus vite que Fautrier. Le néo-primitivisme de ses œuvres dérivées des graffitis urbains, des dessins d’enfants et des aliénés mentaux, la matérialité triviale de ses œuvres faites de boue et d’empâtements monochromes rencontrent un succès précoce soutenu par le critique Jean Paulhan dans son Eloge de la peinture informelle. Avec des œuvres comme Arabe au fusil (huile sur toile, 1948) et La Coiffeuse (huile sur toile, circa 1950) respectivement adjugées 903 518 euros chez Sotheby’s (Londres) et 682 080 euros chez Christie’s (Londres) en juin 2009, le marché actuel ne dément pas ce succès. Les dernières ventes d'art contemporain de New York (les 11 et 12 novembre derniers) ne présentaient pas moins de 13 oeuvres de l'artiste. Tandis qu'un petit Portait d'homme au noeud de cravate papillon (huile, sable et pierres sur plâtre, 1946) provenant de la collection Paulhan trouvait acquéreur à 466 759 euros, Trinité-Champs-Elysées (huile sur toile, 1961) enregistrait un record de plus de 3,6 millions d'euros chez Sotheby's.

N.B. : sauf mention contraire, prix indiqués hors frais (prix marteau).

 

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